[JE] Gaillard - “La fabrique des archives de Notre-Dame-des-Landes”

updated 10:27:20 - November 29, 2022

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Initié dans les années 1960, le projet de transfert de l’aéroport de Nantes-Atlantique sur le site de Notre-Dame-des-Landes a été abandonné en janvier 2018 par le gouvernement Philippe. Ce problème public (Céfaï, 1996) s’est métamorphosé au fil de sa longue vie triviale (Jeanneret, 2008) à travers le temps et les espaces sociaux. Il nous apparait aujourd’hui sous un jour nouveau, alors que des militants de la première heure s’attachent à sauvegarder leur mémoire, pendant que d’autres continue de l’écrire.

C’est la raison pour laquelle nous avons choisi comme objet de recherche la patrimonialisation de cette lutte environnementale, et plus largement de ce problème public.

« [Longtemps analysée ] comme un processus devant mener à un consensus autour de grands monuments ou lieux symboles de la nation, l’extension contemporaine des domaines d’application [de la patrimonialisation] permet […] de montrer aujourd’hui que le patrimoine n’est pas un objet neutre (Bondaz et al., 2012). La sélection des objets à protéger et l’entretien de leur fonction patrimoniale constituent plutôt une arène publique de discussion, de négociation, d’appropriation de certains objets et des savoirs sur ces objets, structurée par des relations politiques et économiques hiérarchisées et conflictuelles. […] La patrimonialisation est bien plus qu’un simple transfert de biens dans le monde valorisant de la culture. Elle fabrique également des hiérarchies et des différences sociales, économiques, culturelles et symboliques, et devient le support de stratégies que des acteurs individuels, des institutions de pouvoir ou des groupes minoritaires mettent en œuvre pour exister dans le monde. » (Isnart, N.D.).

Il s’agit alors d’appréhender la patrimonialisation du problème public de Notre-Dame-des-Landes comme un processus complexe, composé d’agencements (Tsing, 2017) de médiations (Hennion, 2007) et de procédures (Heinich, 1999), dans lequel « il s’agit de chercher à comprendre comment [ceux-ci] sont produits, comment ils fonctionnent et comment – du fait même des caractéristiques propres à ce fonctionnement – ils participent à la construction d’un type singulier de situation sociale » (Davallon, 2006).

Au prisme d’une épistémologie féministe (Clair, 2016 ; Harding, 1992) créatrice de savoirs situés (Haraway, 2009), nous avons choisi l’enquête socio-communicationnelle mêlant prise en compte « de la politique des textes [et] analyse empirique de la signification des présences et des engagements physiques […] au sein et entre les espaces sociaux » (Le Marec et Babou, 2015). Dans l’objectif de mettre en évidence « la fabrique des prises sur le monde » (Chateauraynaud, 2011), nous nous attachons à la mise en lumière de la fabrique sociale (Rautenberg, 2003) du patrimoine du problème public de Notre-Dame-des-Landes. Notre méthodologie se décline à travers des entretiens semi-directifs, des conversations ethnographiques, des observations souvent participantes et l’analyse de documents révélés au gré de l’enquête.

Entre patrimonialisation de la lutte et patrimonialisation en lutte (Leblon, N.D.), celle de NDDL apparaît comme une pratique militante à part entière. La lutte contre l’oubli du combat mené et la réappropriation de son histoire par d’autres groupes militants ou institutions, au même titre que la création d’un commun patrimonial ou patrimoine commun, mobilisent les acteurs autour d’initiatives participatives.

Notre propos ici sera de décrire les enjeux de la fabrique des archives du problème public de Notre-Dame-des-Landes à travers des dispositifs et des relations que notre enquête nous a permis de suivre. Après une immersion dans notre sujet par la pluralité des acteurs mus par une même ambition mémorielle, nous décrirons un processus d’archivage mené conjointement par une association et une institution. Nous suivrons la création des archives à travers ses dimensions participatives et collaboratives et interrogerons ses dimensions numériques.

Une ambition mémorielle et patrimoniale plurielle

Le travail d’archivage du problème public de Notre-Dame-des-Landes a débuté peu de temps après l’annonce de l’abandon du projet, le 17 janvier 2018. Très vite envisagé par les Archives départementales de Loire-Atlantique, l’institution a été devancée par les composantes associatives.

« On s’est dit qu’il fallait qu’on commence à collecter, mais en fait, ils nous ont devancés. J’ai commencé a avoir des appels de différentes structures. […] Ils sont venus très tôt, je crois que les premiers contacts c’était […] pas longtemps après le non. […] Ils ont été vraiment très réactifs. »

Madame R., responsable des archives privées aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 9 février 2022.

Cette volonté d’archivage est née d’initiatives de plusieurs acteurs du problème public de Notre-Dame-des-Landes. Par cette ambition de construire et d’échanger de la connaissance, ils forment, malgré leur hétérogénéité, une communauté de pratiques (Lave & Wenger, 1991) ; Baudouin, , 2018), qu’il s’agit de décrire.

Du côté des opposants au projet d’aéroport, l’abandon a d’abord été vécu comme une réelle victoire, avant de laisser place à une période conflictuelle révélant des tensions et des visions divergentes de l’avenir. Marqueur de ce climat, la dissolution de la principale Association Citoyenne Intercommunale des habitants contre le Projet d’Aéroport (ACIPA), suivie de celle du Collectif des Élu.e.s Doutants de la Pertinence de l’Aéroport (CéDPA), ont cristallisé le débat post-abandon. Quand les militants historiques affirmaient la fin du combat contre le projet d’aéroport ; d’autres, arrivés plus tardivement et acteurs de l’occupation de la zone à défendre (zad) désormais défendue, enracinaient leur désir de poursuivre le combat contre « le monde de l’aéroport » et envisageaient davantage une transformation des organisations et des composantes de la lutte.

Deux nouvelles associations se sont alors créées, révélant cette fracture : d’un côté NDDL Mémoire et Transmission, et de l’autre, NDDL Poursuivre Ensemble. Même si la patrimonialisation peut être perçue par les deux entités, c’est l’association NDDL Mémoire et Transmission qui a inscrit en premier un désir de mise en mémoire de la lutte de Notre-Dame-des-Landes. Elle nous laisse en effet percevoir les prémices d’un processus de patrimonialisation à travers les trois missions qu’elle s’est données : une exposition itinérante intitulée « Notre-Dame-des-Landes, histoire d’une lutte populaire et collective » ; des rendez-vous thématiques filmés, lieux d’échange entre acteurs de la lutte sur des sujets précis (les mémoires des collectifs locaux, les rassemblements d’été, les mémoires des élus, les Citoyens Vigilants, la grève de la faim, et prochainement le pilier juridique ou la lutte paysanne) et dispositifs vidéo diffusés sur la plateforme Youtube ; et enfin, un travail d’archivage des documents des associations et des militants mené en collaboration avec les Archives départementales de Loire-Atlantique. Ce dernier fera l’objet, dans les pages suivantes, d’une description plus dense car nous pensons qu’il relève d’une pratique d’écriture, en partie numérique, intéressante dans le cadre de cette réflexion collective.

Pour l’association NDDL Poursuivre Ensemble, les projets patrimoniaux relèvent d’une définition plus large intégrant d’autres pratiques comme la création d’une exposition photographique dans un lieu emblématique au coeur de la zad (La Chat-Teigne), une contribution à une exposition d’art contemporain (« Contre-Vent », au Grand-Café à Saint-Nazaire) qui a fait l’objet de l’édition d’un livre paru dernièrement, le balisage de chemins de randonnée mettant en valeur le paysage protégé de la zad (Les Sentiers de Camille), le projet de bibliothèque implanté dans un bâtiment iconique (bâtiment qui accueille le fameux « Phare de la Rolandière ») mais également l’ensemble des projets menés sur place, qu’ils soient agricoles ou non, comme autant de pratiques d’un patrimoine toujours vivant inscrit sur l’histoire et le territoire de la lutte. Si cette composante ne souhaite pas, pour le moment, prendre part au travail d’archivage mené avec les Archives départementales de Loire-Atlantique, nous pensons qu’il est nécessaire de souligner sa présence dans le champ patrimonial actuel. Madame R., responsable aux Archives départementales, souligne à ce titre un « regret » de ne pas à avoir de « point de contact, de point d’entrée » avec cette partie là de la lutte et imagine que cela est lié à « un moment qui n’est pas encore arrivé » car, pour ces militants « la lutte n’est pas finie ».

« Je pense qu’on ne peut qu’accompagner un processus de transmission, mais on peut pas être le déclencheur. Il faut qu’à un moment il y ait une démarche, parce que de toute façon ça ne se fait pas à l’encontre du producteur d’archives, ça se fait avec lui. S’il n’est pas prêt, il n’est pas prêt. C’est comme ça, et puis, il faut accepter, en tant qu’archiviste, qu’il y ait des pertes. Tout ne sera pas transmis sur cette histoire là, c’est pas grave, c’est comme ça. »

Madame C., responsable des archives audiovisuelles aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 14 mars 2022.

Du côté des défenseurs du projet, l’association Des ailes pour l’Ouest semble avoir eu la même ambition d’archivage que l’association NDDL Mémoire et Transmission. Un dépôt d’archives relevant des missions d’informations et d’engagement pour le projet d’aéroport a été réalisé à l’automne 2021. Cette association avait également pris contact avec le service départemental peu de temps après l’abandon du projet, souhaitant archiver la partie relative au projet de transfert de l’aéroport, tout en continuant leur combat pour le réaménagement de l’actuel aéroport de Nantes, nouveau combat pour l’association qui n’a pas changé d’identité. Ces archives n’ont pas encore été traitées par le service départemental et ne sont donc pas inscrites dans l’inventaire disponible sur la plateforme de recherche en ligne de l’institution1.

Parallèlement à ces ambitions d’archivages des associations, les archives publiques sur le sujet du problème public de Notre-Dame-des-Landes semblent également avoir une place importante. En effet, le Conseil départemental, la Préfecture, le Syndicat Mixte Aéroportuaire composé de 21 membres (communautés d’agglomération, des communes, métropoles, conseil départementaux et régionaux) forment autant de sources d’archives administratives. Certains fonds publics ont d’ores et déjà été versés puisque le livre II du Code du Patrimoine impose un versement, ou tout du moins une soumission avant décision d’élimination (visa d’élimination), aux Archives départementales, néanmoins d’autres archives faisant toujours l’objet d’une utilité administrative (durée d’utilité administrative) sont pour le moment absentes des inventaires archivistiques.

Cette entrée par le processus de patrimonialisation, révélé à travers des pratiques et des acteurs hétérogènes, nous permet de mettre en évidence une ambition patrimoniale forte, inscrite dans des dispositifs, mais également une temporalité (post-abandon du projet d’aéroport) et dans des lieux (territoires et institutions publique). La patrimonialisation du problème public de Notre-Dame-des-Landes s’inscrit donc dans des pratiques collectives d’écriture initiées par des communautés d’écritures (associatives, institutionnelles, mixtes) qui écrivent et qui s’écrivent à travers des objets composites (Le Marec, 2001) et hétérogènes.

Si la patrimonialisation du problème public de Notre-Dame-des-Landes mobilise une pluralité d’objets, il semble que le travail d’archives mené par l’association NDDL Mémoire et Transmission, avec les Archives départementales de Loire-Atlantique, propose une pratique numérique intéressante dans le cadre de notre analyse.

En suivant le travail d’archivage réalisé par l’association et le service départemental, il semble en effet possible de mettre en évidence des dynamiques d’écritures numériques.

La fabrique des archives de la lutte de Notre-Dame-des-Landes

« Nous avons collecté les documents archivés par les acteurs de la lutte, des leaders, des associations d’opposants. […] C’est un travail de mémoire et de transmission. On veut laisser des traces. Ces documents seront disponibles en 2022 pour le public, les historiens, les chercheurs. […] Il y a des photos, les affiches des manifestations et festivals, des courriers envoyés aux responsables politiques et aux préfets… et leurs réponses. Comme d’autres leaders de la lutte, j’ai aussi donné cinq cahiers d’annotations personnelles. Y’a toute une vie de lutte dedans, des idées, des réflexions… Pourquoi les garder pour soi ? Nous, on a déjà vécu ça de l’intérieur. Ces documents pourront être utiles dans trente ou quarante ans, pour ceux qui voudront comprendre Notre-Dame-des-Landes. »

Sylvain Fresneau, agriculteur et habitant historique sur la zad de NDDL, Ouest-France, 15 juin 2021.

Quelques mois après l’abandon du projet d’aéroport, les membres de l’association NDDL Mémoire et Transmission ont contacté Madame R., responsable des archives privées au sein des Archives départementales de Loire-Atlantique. Après un premier échange révélant une ambition partagée autour de l’enjeu de préservation des archives des individus et des collectifs ayant milité contre le projet d’aéroport, Madame R. a été conviée à participer à l’une des premières assemblées générales de l’association. Cet événement lui a permis de présenter le rôle de l’institution qu’elle représente, mais également de transmettre les règles à suivre pour assurer et faciliter le don ou le dépôt. La collecte, le tri, l’état de conservation, le classement en sont de premiers enjeux et permettent d’appréhender à la fois le travail archivistique mais également le souhait de la professionnelle d’investir et de sensibiliser les membres de l’association. L’institution semblant ainsi vouloir engager le citoyen comme producteur de connaissances (Severo, 2021).

Le choix d’un versement aux Archives départementales a été basé sur la capacité de l’institution de prendre en charge une diversité et une hétérogénéité de documents, à la fois papier et électroniques. Initialement, l’association avait imaginé donner les archives des principales associations, collectifs et militants, Centre d’Histoire du Travail, centre de documentation associatif créé en 1981, assurant une sauvegarde et une gestion des archives ouvrières, paysannes, syndicales et militantes locales2. Après avoir consulté les deux organisations, l’association NDDL Mémoire et Transmission a finalement décidé de confier ses archives au service départemental, en mettant en avant ses capacités humaines et matérielles, notamment nécessaires à la bonne prise en charge des ses archives électroniques.

« Les Archives départementales avaient les moyens humains et matériels de faire ce travail d’archivage qui permettra ensuite, éventuellement, à des chercheurs, de se pencher sur certains aspects de cette lutte. Donc on a fait un choix qui était un choix d’abord d’efficacité, en terme d’archivage et d’accès demain à ces archives »

Madame V., ex-membre du Collectif d’Élu.e.s Doutants de la Pertinence de l’Aéroport (CéDPA), 7 janvier 2021.

Pour Madame C., responsable des archives audiovisuelles aux Archives départementales de Loire-Atlantique, Notre-Dame-des-Landes est une « histoire médiatique [et] il faudra qu’il y ait tous les vecteurs pour qu’on puisse bien comprendre et analyser » cette lutte. Ainsi, le service s’est confronté au don de « vecteurs », de médiums de natures diverses et hétérogènes. L’hybridité des archives transmises à l’institution reflète la longévité de la lutte et l’évolution des pratiques des militants associatifs. En effet, il semble important de souligner que l’ACIPA a été créée en 2001, à la suite de la relance du projet d’aéroport par le gouvernement Jospin, et que par conséquent, leurs pratiques n’étaient pas encore électroniques et numériques. Aujourd’hui, les fonds de l’ACIPA et de la Coordination des opposants au projet d’aéroport composent aujourd’hui les « fonds maîtres » des archives privées dédiées à l’opposition au projet d’aéroport, c’est-à-dire qu’en cas de doublon, les documents sont d’abord conservés dans ces fonds d’organisations historiques de la lutte.

« Alors moi, par exemple, ce que j’ai transmis c’est toutes les archives de l’ACIPA papier, c’est-à-dire avant qu’on commence à faire en numérique, c’est-à-dire à partir de 2005-2006 on avait dû prendre une orientation en AG en disant « voilà, on ne faisait plus de papier ». Qu’avant, il fallait tout mettre sur papier, avoir un dossier spécial AG et tout ça, après on a donc préconisé qu’on ne ferait plus de transformation papier, on faisait tout en numérique. »

Madame B., ex-secrétaire de l’ACIPA et de la Coordination des opposants au projet d’aéroport, 15 janvier 2021.

La constitution de ces fonds, à la fois papier et électronique, a non seulement orienté le choix de l’organisation à laquelle l’association a décidé de verser ses archives, mais a également impacté le travail de collecte et de classement. La collecte des documents papier datant parfois du début des années 2000, la recherche de document égarés et le tri de ceux abimés par le temps a composé une première étape de travail réalisée par l’association ; celle de la vérification, du tri, du classement et du renommage des fichiers électroniques à quant à elle nécessité un plus grand investissement.

« J’ai fait vraiment un très gros gros gros boulot, c’est tout le travail de fichiers. […] Tous les fichiers, il a fallu les reprendre un par un, […] j’ai mis un an à faire ça quasiment,[…] à vérifier les dates, à vérifier si ça correspondait bien, et renommer, parce qu’on avait des données en PDF avec un « nommage », je ne sais pas comment dire, un nom bien spécifique. […] Ce que j’ai donné aux archives, c’était sous forme chronologique, après c’est peut-être pas la manière que eux vont gérer les choses, je sais pas. […] Y’a eu toute une équipe qui m’ont aidé aux archives …. ils m’ont proposé des solutions, après je sais pas s’ils vont garder du tout les mêmes classements. »

Madame B., ex-secrétaire de l’ACIPA et de la Coordination des opposants au projet d’aéroport, 15 janvier 2021.

Cette collaboration entre Madame B., ancienne secrétaire de l’ACIPA et de la Coordination des opposants au projets d’aéroport, et l’équipe du service d’archives a été permis par un grand engagement mutuel, une réelle collaboration, mais également par la sensibilisation aux « bonnes pratiques » d’archivage réalisée par l’institution. Cette mission de transmission d’informations de l’institution est d’ailleurs affirmée par des fiches pratiques disponibles sur son site internet. Elles permettent notamment, en tant que particulier, collectivité territoriale ou institution publique, d’appréhender comment « Nommer un fichier informatique et son dossier »3 ou encore comment « Traiter un vrac d’archives privées »4.

Au-delà de la collaboration et d’une forme de professionnalisation du travail initié par l’association NDDL Mémoire et Transmission, la fabrique par les donateurs eux-mêmes se révèle être essentielle à la fois dans la bonne constitution du fonds et du respect des archives produites, mais également pour leur bonne prise en charge et leur bonne compréhension par l’administration. Le format électronique de certains documents est également une source de complexité que nous soulignent les acteurs de ce travail d’archivage.

« Pour nous [Archives départementales de Loire-Atlantique] c’est difficile de traiter un vrac numérique. […] Autant un fonds papier, on voit tout de suite de quoi ça retourne et puis on a des espèces de dossiers constitués, que sur un ordinateur on est tous pareils, on enregistre avec des noms qui ne parlent à personne […]. Ils ne sont pas forcément raccrochés avec leur contexte […]. Donc elle [Madame B.] s’est servie des fiches, justement, que vous avez pu voir « comment renommer des fichiers », « Comment organiser son espace… ses fichiers numériques ». Elle a vraiment fait ce travail là. Je suis passée chez elle et on avait… j’avais regardé un peu avec elle ce qu’elle avait, et puis on avait fait une sorte de plan de classement, c’est-à-dire qu’elle organise, qu’elle fasse des dossiers, des sous-dossiers, etc. Pour que nous on puisse s’y retrouver. […] Dans ce qu’elle a organisé, dans son espace numérique, j’ai des sous, des sous-parties par structures solidaires, et ça […] ça aurait été compliqué pour nous d’identifier tout ça , comme ça, sans leur aide en fait. Et donc ça, ça a été vraiment très très précieux. »

Madame R., responsable des archives privées aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 9 février 2022.

Pour l’institution, cette collaboration est souhaitée et envisagée à travers sa capacité à contribuer à la bonne préservation des archives privées, par les associations ou les particuliers eux-mêmes. Grâce à la sensibilisation des ses publics, ou plutôt de ses cibles, aux « bonnes pratiques » à mettre en place pour sauvegarder des archives, l’institution bénéficie en retour de relations privilégiées avec de potentiels donateurs ou dépositaires d’archives qu’elle pourra collecter plus facilement et dont le traitement sera plus aisé.

« Et puis il y a la collecte qui ne repose pas sur quelque chose d’obligatoire, c’est la collecte des archives privées, où là c’est plus difficile parce qu’il faut, il faut cerner, enfin déterminer quels sont les détenteurs éventuels, et puis les sensibiliser aussi à l’intérêt de les conserver, ces documents et de les verser, enfin de les déposer aux Archives départementales […] C’est une façon de sensibiliser à la préservation. […] En leur donnant des conseils pour bien les traiter, etc, ça participe à la bonne conservation. […] Et derrière, ce qu’on espère c’est aussi récupérer les fonds. […] Donc voilà, on leur donne les outils … mais c’est vraiment ça qui nous anime… »

Madame R., responsable des archives privées aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 9 février 2022.

Après avoir eu accès et obtenu les archives collectées par l’association NDDL Mémoire et Transmission, l’institution a dû faire face à de nouveaux enjeux liés aux dimensions électroniques et numériques des archives liées à la lutte de Notre-Dame-des-Landes. Même si la « culture du papier » semble toujours présente aux sein de l’institution, avec une conservation de « la production numérique que si elle est parfaitement originale et qu’elle ne trouve pas sa traduction papier » (Madame C., responsable des archives audiovisuelles aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 14 mars 2022), la prise en charge des fonds électroniques semble nécessiter la mise en place de nouvelles pratiques et de nouveaux outils dans la gestion des archives. Le nommage, la description, la vérification, et parfois la conversion des formats sont alors définis au prisme de la pérennité des méthodes adoptées.

« L’électronique c’est quand même quelque chose d’un peu nouveau, pour nous … Et que jusqu’à présent … on a déjà rentré des fonds électroniques mais des fonds sériels. […] Tandis que là […] ça nécessite une analyse, des regroupements de dossiers. […] C’est la première fois qu’on faisait un traitement d’un fonds aussi divers et variés, électronique, et qui nécessitait l’utilisation d’autant d’outils. […] On savait que derrière on allait mobiliser des choses […] qu’on n’avait pas l’habitude d’utiliser […] Et pour nous c’est une expérience qui sert tout le monde. […] On a un peu essuyé les plâtres au niveau de la méthode. […] Ça explique aussi la longueur du traitement pour ce fonds là. »

Madame R., responsable des archives privées aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 9 février 2022.

Les archives audiovisuelles ont également nécessité une prise en charge spécifique qui introduit de nouveaux gestes dans la création de ces fonds : la numérisation. Uniquement mis en place pour pallier à la fragilité des documents à conserver ou pour répondre à une demande importante de consultation, la numérisation pour les fonds relatifs à la lutte de Notre-Dame-des-Landes n’a pour le moment été imaginé que dans le cadre des documents audiovisuels.

« Parallèlement, on va numériser, puisque la problématique des archives audiovisuelles évidemment c’est une problématique de conservation, de mise à disposition, c’est-à-dire que nous on n’a pas les lecteurs, on n’a pas les machines pour lire tous ces supports. […] Ça évolue tout le temps, c’est une technologie qui évolue, et donc les cinéastes, les réalisateurs, ils utilisent la technologie en vigueur, mais quand ils nous versent 20, 30 ou 40 ans après, évidemment, on n’a plus les machines, on ne peut pas du tout se tenir à niveau technologiquement, donc on numérise tout avec des prestataires extérieurs, puisqu’on n’a pas les ressources en interne. Et ensuite, ça nous permet de les entrer dans notre système d’information archivistique, de les archiver définitivement sur les serveurs et de pouvoir éventuellement quand un lecteur se présente et veut avoir accès à ces documents, pouvoir lui donner accès à ces documents en salle de lecture. »

Madame C., responsable des archives audiovisuelles aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 14 mars 2022.

Un objet audiovisuel retient l’attention des archivistes rencontrées et semble souligner un enjeu nouveau auquel les professionnelles doivent faire face. Quelques semaines avant notre rencontre, Madame C. a reçu des diapositives et une cassette audio qui relèvent d’une même présentation créée dans les années 70 par les premiers acteurs anti-aéroport. Ces diapositives présentaient alors le projet d’aéroport et ses impacts et la cassette audio permet, aujourd’hui, d’entendre les acteurs parler lors d’un rendez-vous de présentation.

« On a déjà numérisé l’ensemble des diapositives et maintenant ce qu’on voudrait faire, c’est, avec le montage sonore qu’ils avaient fait dessus, arriver à joindre les deux pour faire un petit objet médiatique, une reconstitution à la fois des images et du son. Il faut qu’on trouve un moyen de le faire, dès qu’on aura numérisé la cassette, et bien on pourra essayer de voir comment restituer, reconstituer ce montage. […] On a la chance d’avoir en interne un collègue qui était à la bibliothèque et qui est un ancien réalisateur, et du coup qui maîtrise bien les technologies du montage, donc, je pense que […] je vais travailler avec lui et peut-être que si ça nous intéresse, on passera peut-être une commande à une société de production pour refaire, si on n’est pas capable de réussir à le faire. Mais c’est vrai que ça sera un objet archivistique hybride. Normalement on n’est pas là pour faire de la reconstitution […] on n’est pas là pour recréer une scène d’antan. […] C’est forcément un geste qui dénature l’environnement, enfin, qui dénature l’archive forcément puisque du coup on l’enlève de son environnement original pour donner accès en fait, on a quand même cette problématique là. […] On ne supprime pas [pour autant] les supports originaux, on conserve toujours. […] On n’a aucune confiance nous, archivistes, […] dans le numérique, on sait que c’est une matière qui est très fragile. […] Un jour peut-être il faudra qu’on revienne à l’original pour re-numériser»

Madame C., responsable des archives audiovisuelles aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 14 mars 2022.

Cet exemple montre une double contrainte de l’archiviste. Entre nécessaire valorisation des archives et respect de la nature des documents, il peut être amené à se jouer des usages pour reconstituer, extraire de sa matérialité, dénaturer les objets donnés dans l’objectif de les rendre accessibles et compréhensibles pour le chercheur sur le long terme.

L’hybridité des documents, à la fois papier et numérique, dans un même fonds d’archives, révèle également une problématique dans la mise en visibilité et la communication des archives à travers la plateforme en ligne d’inventaire des Archives départementales. En effet, même si le service départemental est doté d’une plateforme de stockage, selon des professionnelles, performante, la distinction entre archives papiers et archives électroniques nécessite la création d’inventaires distincts. Chose surprenante, cette distinction n’est pas nécessaire lorsqu’il s’agit de cartes, de plans, ou d’affiches qui, compte tenu de leurs dimensions et de leurs caractéristiques de conservation, vont être placés dans d’autres magasins (locaux), et par conséquent revêtir une cote de localisation différente, sans toutefois sortir du plan d’inventaire général du fonds.

« Classer, c’est-à-dire identifier chaque dossier, unité intellectuelle je dirais, qui peut être un petit dossier comme une boîte. Donc faire des inventaires, décrire les documents de façon succincte, il ne faut pas que ça fasse trois pages, parce voilà. Mais, il faut que ce soit succinct mais suffisamment précis pour que le chercheur aille à la bonne boite, et n’en ouvre pas dix pour trouver le document qui l’intéresse. Donc classer, alors la rédaction des inventaires est suivie d’une mise en ligne maintenant hein, voilà, donc ça alimente une base de données . On indexe derrière avec des mots clés… on a un thesaurus national pour ça. »

Madame R., responsable des archives privées aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 9 février 2022.

Ce qui est intéressant à ce stade de notre réflexion, c’est de percevoir que l’archive électronique est confrontée à une difficulté lors de son inscription numérique dans les inventaires, lorsque celle-ci s’ajoute, dans un même fonds, à des archives papier. En effet, même si l’institution a l’habitude de faire face à une pluralité de documents papier qui ne nécessite qu’un ajout restreint aux cotes, dans une gestion « transparente » pour le chercheur d’archives, l’électronique s’inscrit de manière plus conséquente et donc plus visible à travers la constitution d’un inventaire dédié. Bien évidemment cela n’intervient qu’en présence de documents hybrides, physiques et électroniques, au sein d’un même fonds.

« Actuellement, aux Archives départementales, pour ce qui concerne la partie, archives modernes, archives privées, les inventaires ne répondent pas à la norme ISAD(G). […] Arriver à trouver l’information concernant les fonds modernes et privés, c’est, c’est quand même compliqué. […] C’est une normalisation qui va se faire et il faudra que ça se fasse. Enfin, pour moi, on ne peut pas travailler en dehors d’une base, enfin d’un système d’information archivistique commun en fait, parce que sinon, effectivement, on crée des espèces de failles, des trous documentaires, enfin des zones grises auxquelles personne n’a accès. […] On demande à notre public d’être un peu expert de notre métier alors même que c’est pas sa compétence, c’est la nôtre, de mettre en accessibilité. Mais ça ça prend du temps, parce que ce sont des questions de pratiques, c’est des questions de personnels aussi. Il faut que vous ayez la possibilité d’avoir des agents qui sont à l’aise avec l’outil. […] Il faut une certaine accointance avec l’informatique et on a encore des générations d’agents qui sont pas du tout à l’aise et qui pratiquent autrement, qui font autrement. Donc, petit à petit, il faudra les accompagner, il faudra sûrement attendre un changement générationnel. »

Madame C., responsable des archives audiovisuelles aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 14 mars 2022.

L’hybridité des fonds d’archives se confrontent ainsi à deux enjeux. Le premier, technique avec une duplication nécessaire des inventaires pour classer d’une part les documents papier et d’autre part les documents électroniques : le second, humain, correspondant à une réticence ou une inexpérience face à l’utilisation d’outils informatiques et numériques.

Outre les documents papier et électroniques, la lutte de Notre-Dame-des-Landes a exploité un support complexe à traiter en terme d’archives : les sites Internet. En effet, malgré une volonté de les intégrer aux fonds, le service départemental semble avoir fait face à un manque de moyens mais également à des limites de compétences institutionnelles.

« On n’a jamais fait d’archives d’un site Internet. […] J’ai été sauvée par la BNF [Bibliothèque Nationale de France], parce que la BNF a le dépôt légal des sites Internet. […] Vu l’immensité du travail que c’est à faire, on est un peu dépassés techniquement je dois le dire. […] J’aurais bien aimé avoir une copie pour que ce soit consultable ici, mais bon … ça n’a pas l’air d’être possible de s’entendre là-dessus. Alors je sais que la BNF… enfin qu’il y a des consultations locales possibles dans des bibliothèques partenaires, et pour nous la plus proche serait à Angers. […] On a été vérifier, il y a un moissonnage qui a été fait, à différentes dates. Donc normalement on a l’évolution du site. »

Madame R., responsable des archives privées aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 9 février 2022.

Ces sites Internet comprennent des spécificités qui devront faire appel à une ingénierie supplémentaire de la part des Archives départementales mais également des chercheurs. En effet, questionnées sur la présence d’une radio pirate, Radio Klaxon, sur le principal site internet de la zad5, diffusée sur les ondes de la radio Vinci Autoroutes (107,7 FM) lors des principales périodes d’affrontements sur la zone, les Archives départementales soulignent les difficultés techniques à collecter ces contenus.

« Ce qu’ils (la BNF) ne conservent pas, c’est l’interactivité, ils l’a recréent à postériori. Aujourd’hui, on n’a pas la possibilité de conserver un site Internet en faisant tous les clics d’interactivité qu’il y a, enfin techniquement c’est pas possible. […] Peut-être qu’il faudra entreprendre une autre démarche […] pour conserver la radio. […] Si en tant que chercheur, dans 20 ans, on veut comprendre dans quoi ça s’insérait, il faudra évidemment accéder à la fois au site internet du côté BNF et accéder aux archives originales pour comprendre l’articulation entre les deux, et la temporalité aussi de la diffusion des émissions qui a été forcément liée au site internet, aux actualités, etc. […] Effectivement, il y a un travail concomitant de deux institutions pour donner à comprendre. »

Madame C., responsable des archives audiovisuelles aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 14 mars 2022.

Avec ses compétences techniques et légales sur l’archivage des sites Internet la BNF entre dans le processus de patrimonialisation du problème public de Notre-Dame-des-Landes. Ses pratiques d’écritures numériques s’ajoutent ainsi à celles déjà présentées et inscrivent l’institution dans la communauté patrimoniale esquissée jusqu’à présent.

La fabrique des archives de la lutte de Notre-Dame-des-Landes s’inscrit dans une diversité de pratiques et une hétérogénéité d’acteurs dont la plateforme en ligne des Archives départementales de Loire-Atlantique se fait le reflet.

Capture d’écran de la plateforme de recherche en lignes des inventaires des Archives départementales de Loire-Atlantique. Recherche effectuée le 24 février 2022 avec les mots clés « Notre-Dame-des-Landes » et « Aéroport ».
Capture d’écran de la plateforme de recherche en lignes des inventaires des Archives départementales de Loire-Atlantique. Recherche effectuée le 24 février 2022 avec les mots clés « Notre-Dame-des-Landes » et « Aéroport ».

Les métadonnées visibles dans les inventaires des archives présentent cette hybridité de natures de documents (papier et électroniques) comme de provenances (associatives et institutionnelles, pro ou anti-aéroport). L’inventaire en ligne devient alors un dispositif d’écriture partagé, commun.

[…]
[…]
Capture d’écran des éléments de présentations « techniques » du fonds de la Coordination des opposants au projet d’aéroport, issue de la plateforme de recherche en ligne des inventaires des Archives départementales de Loire-Atlantique. Recherche effectuée le 24 février 2022.
Capture d’écran des éléments de présentations « techniques » du fonds de la Coordination des opposants au projet d’aéroport, issue de la plateforme de recherche en ligne des inventaires des Archives départementales de Loire-Atlantique. Recherche effectuée le 24 février 2022.6

De la description physique, à l’organisme responsable de l’accès intellectuel, de l’origine, aux sources internes (archives privées et publiques) et externes (BNF), les métadonnées présentent le fonds d’archives autant qu’elles le font rayonner dans, à travers et en-dehors des Archives départementales. Le lieu de la plateforme en ligne des inventaires des Archives départementales se transforme ainsi en espace (de Certeau, 1990) des archives de la lutte de Notre-Dame-des-Landes en proposant au chercheur de cheminer dans l’espace interne de l’institution ou vers de nouvelles organisations, suivant le jeu des références et de l’intertextualité. À ce titre, pour Madame C., responsable des archives audiovisuelles aux Archives départementales de Loire-Atlantique, « la relation [inter-institutions] est un partenariat scientifique. […] Il faut travailler en réseaux, se faire connaître, faire diffuser, faire savoir ».

Les descriptions des inventaires des fonds d’archives relatifs au projet d’aéroport proposent également une histoire du projet, de la lutte, et de la zad jusqu’à l’abandon.

Premières pages du document PDF extrait de la plateforme de recherche en ligne des inventaires des Archives départementales de Loire-Atlantique. Recherche effectuée le 24 février 2022.
Premières pages du document PDF extrait de la plateforme de recherche en ligne des inventaires des Archives départementales de Loire-Atlantique. Recherche effectuée le 24 février 2022.

Cette description, fruit du travail de documentation du service départemental, représente une nouvelle pratique d’écriture numérique qui revêt également une dimension collaborative grâce à la validation de la rédaction par le donateur des archives. En effet, cette description, qui aujourd’hui est la même pour l’ensemble des fonds relatifs aux composantes opposées au projet d’aéroport, va être soumis à Madame B. et aux donateurs des archives privées. « Des corrections ou des ajustements » (Madame C., responsable des archives audiovisuelles aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 14 mars 2022) peuvent ainsi être demandés aux Archives départementales.

À travers notre présentation, la plateforme en ligne des inventaires de l’institution semble se définir comme un objet frontière (Liegh & Griesemer (1989), « un espace entre deux » (de Certeau, 1990), où la communication d’information laisse transparaitre des ruptures et des leviers. Parallèlement aux difficultés techniques rencontrées pour l’indexation des archives et de l’impossible archivage, en interne, des sites Internet, l’institution rend possible la redirection vers des organismes extérieurs et permet une négociation sur la rédaction de la description des fonds avec les donateurs d’archives.

Cet inventaire est également un espace d’écriture conçu différemment selon l’archiviste qui révèle des pratiques plus ou moins attachées à une certaine « culture du papier » (Madame C., responsable des archives audiovisuelles aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 14 mars 2022). En effet, alors que l’archiviste en charge des documents papier s’attache à la valorisation du contenu, celui en charge des documents audiovisuels, semble porter une attention plus importante à l’« historique du producteur » pour « apporter quelques éléments sur la collecte », « donner à comprendre [l’] environnement et [le] contexte, comment ça [les archives] avait été versé ou donné » (Madame C., responsable des archives audiovisuelles aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 14 mars 2022).

Outre la technique professionnelle utilisée pour décrire les fonds d’archives dans l’inventaire, cet outil semble également prendre en compte les futurs professionnels qui auront en charge ses fonds.

« Un instrument de recherche, c’est-à-dire un inventaire, ce n’est pas un objet fini, il ne faut pas se dire que ce qu’on publie aujourd’hui c’est ce qu’on va publier pour les vingt prochaines années […] on va sûrement les enrichir après. […] C’est des nouvelles habitudes de travail, de nouvelles personnes qui viennent enrichir et qui apportent aussi un regard différent. […] Depuis les années 30, nos habitudes de travail, elles ont évolué, notre pratique elle a évolué. »

Madame C., responsable des archives audiovisuelles aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 14 mars 2022.

La plateforme d’inventaire en ligne semble devenir un espace d’écriture où différentes pratiques et ambitions collaborent, entre les archivistes d’aujourd’hui mais également avec ceux de demain.

La dernière étape du travail d’archivage est la communication des fonds au public. À la mise en ligne de l’inventaire et à la valorisation du fonds sur le site des Archives départementales, s’ajoute l’utilisation du réseau social numérique Facebook. Une publication a en effet été rédigée dans l’objectif de prévenir de l’obtention et de la mise à disposition des fonds relatifs à l’opposition au projet d’aéroport.

« Notre intérêt c’est de faire connaître ce qu’on a, que ce soit exploité. […] On le fait un peu au fil de nos classements, au fil de nos découvertes, quand on a fini. »

Madame R., responsable des archives privées aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 9 février 2022.

Capture d’écran de la publication des Archives départementales de Loire-Atlantique sur la plateforme Facebook, effectuée le 24 février 2022.
Capture d’écran de la publication des Archives départementales de Loire-Atlantique sur la plateforme Facebook, effectuée le 24 février 2022.

La valorisation du travail réalisé s’inscrit donc sur une nouvelle plateforme et permet de nouveaux usages. Même si cette publication n’est envisagée par l’institution qu’à travers sa dimension informative, son partage par les membres de l’association NDDL Mémoire et Transmission, sur d’autres pages et d’autres comptes, illustre une forme de réappropriation des fonds et du travail d’archivage pour lesquels ils sont à l’origine. La collaboration est donc valorisée de part et d’autre.

Cette communication des fonds d’archives soulèvent des questionnements relatifs à l’accès aux archives elles-mêmes. À l’exception de certains fonds d’archives numérisées et accessibles sur le site des Archives départementales7, telles que les archives massivement consultées (cadastre, archives notariales, registres d’état civil, etc.) ou celles dont la fragilité ou la valeur le nécessite (affiches, gravures, sceaux, Trésor des chartes des ducs de Bretagne, etc.), la grande majorité des fonds n’est consultable qu’en salle de lecture aux Archives départementales de Loire-Atlantique, à Nantes.

« Le code de la propriété intellectuelle prévoit pour les institutions culturelles, les archives, les musées et les bibliothèques, la possibilité de communiquer en intégralité, les archives audiovisuelles en salle de lecture dans un espace défini. Effectivement, se pose la question de l’accès en ligne, parce que voilà,, il faudrait avoir une salle de lecture virtuelle. […] On n’a pas encore cet espace là, puisque que nous, nos contraintes c’est de pouvoir inscrire les lecteurs, leur donner un accès privilégié quand ils ont besoin d’avoir accès à un certain document. Donc, on peut pas, comme ça, surtout avec des archives privées, et surtout quand les personnes sont vivantes, que leurs droits n’ont pas expiré, que ce n’est pas tombé dans le domaine public, on fait très attention à donner dans un certain cadre protégé, bien encadré. […] Nous archivistes, on est dans la société d’aujourd’hui, on doit se connecter aux pratiques actuelles, c’est-à-dire qu’aujourd’hui, un archiviste qui n’est pas porté sur le numérique, ces pratiques vont s’éteindre d’elles mêmes puisqu’il n’est plus en lien avec la production actuelle et nous, on doit absolument se tenir au courant pour conserver ces documents qui vont écrire l’histoire. Dans 20, dans 30, 40 ans on aura besoin d’accéder à toute cette matière […] Notre métier va évoluer […], on va essayer au mieux de répondre aux attentes du public. Évidemment s’il évolue vers la mise à disposition plus massive, […] je pense qu’effectivement, à un moment on devra s’organiser. […] Aujourd’hui, on n’a pas les moyens humains et organisationnels et techniques pour faire cette salle des inventaires virtuelles, enfin cette salle virtuelle où on pourrait communiquer, où la personne pourrait télécharger par exemple un document qui est libre de droit intellectuel. […] Aujourd’hui, au sein du réseau des archives départementales, [on est] assez dépourvus sur la question de la réutilisation et de la diffusion, on n’a pas les espaces techniques. On peine à valoriser le fait que nous sommes des instituts qui détenons des archives audiovisuelles, [on n’est] pas très bien identifiés. »

Madame C., responsable des archives audiovisuelles aux Archives départementales de Loire-Atlantique, 14 mars 2022.

Cette idée d’une salle de lecture virtuelle est intéressante, car si elle ne répond pas aujourd’hui aux cadres légaux, elle s’inscrit dans une évolution rendue imaginable par le numérique. Ce prolongement ex-situ de l’institution des Archives départementales ouvrirait une nouvelle conception des archives et de l’archivage. Entre utopie ou réelle ambition, l’évocation de cet espace numérique potentiel trouve un écho particulièrement intéressant dans le cadre de cette présentation d’une fabrique de fonds d’archives hybrides, rendue possible par la collaboration des producteurs et des professionnels. Si le numérique a bouleversé la pratique d’archivage, n’a-t-il pas également modifié le rapport à l’archive ? Outre les pratiques de valorisation, quelles peuvent-être les modalités d’appropriation d’une archive devenue accessible partout et à tout moment ?

En guise de conclusion

La fabrique des archives du problème public de Notre-Dame-des-Landes a donc été réalisée suite à la collaboration initiée par l’association NDDL Mémoire et Transmission et les Archives départementales de Loire-Atlantique. Celle-ci a été rendue possible grâce aux capacités humaines et techniques de l’institution pour faire face au volume d’archives et à leur hybridité ; mais également grâce à la grande disponibilité et au grand investissement de certains membres de l’association. Mis en place par l’institution, un transfert de connaissances et de savoir-faire a permis au donateurs une forme d’encapacitation (empowerment) malgré un objectif stratégique défendu par le service départemental d’une sensibilisation à des fins de fidélisation.

Même mieux équipée que d’autres organisations, l’institution a dû faire face à des problématiques liées à la prise en charge de l’hybridité des archives versées. L'utilisation de nouveaux outils a en effet été abordée par le prisme d’une politique basée sur la pérennité des supports utilisés.

L’inscription des fonds d’archives met en visibilité cette complexité avec la nécessaire duplication des inventaires, avec l’isolement des documents électroniques, mais également avec la redirection des chercheurs vers d’autres espaces de sauvegarde, internes et externes aux Archives départementales.

La plateforme d’inventaire en ligne des Archives départementales de Loire-Atlantique semble ainsi évoluer en un objet frontière inscrivant la fabrique des archives du problème public de Notre-Dame-des-Landes et révélant une communauté mue par des ambitions patrimoniales partagées. En effet, à travers les métadonnées, les descriptions des fonds, les cotes, ou les sources internes et externes, la plateforme numérique, sa mise en ligne comme sa communication sur la plateforme Facebook, nous donne à lire le processus de construction des archives et initie le cheminement du chercheur dans, et hors, des archives départementales. Ce souci du chercheur correspond à une volonté partagée par l’institution et par l’association, entre valorisation des fonds d’archives et valorisation des organisations elles-mêmes. Ainsi, si l’archive ou le patrimoine défini un objet qui a perdu son usage, l’archivage ou la patrimonialisation semble affirmer une pratique politique mue par la volonté de construction du futur à travers la conservation du passé (Tornatore, 2017).

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  1. Voir les inventaires en ligne des Archives départementales de Loire-Atlantique : https://inventaires-archives.loire-atlantique.fr/search-form.html

  2. Voir le site Internet du CHT : https://cht-nantes.org/index/index/id_profil/1

  3. Voir le site internet des Archives départementales de Loire-Atlantique : https://archives.loire-atlantique.fr/upload/docs/application/pdf/2020-11/web_gen_nommer_fichier_dossier_201903_publie_2020-11-17_14-18-7_119.pdf

  4. Voir le site internet des Archives départementales de Loire-Atlantique : https://archives.loire-atlantique.fr/upload/docs/application/pdf/2019-10/traiter_vrac_privees.pdf

  5. Voir le site Internet de la zad : https://zad.nadir.org

  6. Voir l’inventaire du fonds d’archives de la Coordination des opposants au projet de NDDL sur le site des Archives départementales de Loire-Atlantique : https://inventaires-archives.loire-atlantique.fr/ead.html?id=FRAD044_334J&c=FRAD044_334J_e0000019

  7. Voir les fonds d’archives numérisées sur le site des Archives départementales de Loire-Atlantique : https://archives.loire-atlantique.fr/44/archives-numerisees/