[JE] Casemajor - “Protocoles d’interopérabilité culturelle dans Wikipédia […]”

updated 20:04:20 - August 5, 2022

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International, multiculturel et multilingue, Wikipédia est un projet d’encyclopédie collaborative adressé à un lectorat mondial. À l’intérieur même de chaque Wikipédia, divers groupes culturels et linguistiques cohabitent dans un même espace de contribution. Ainsi, dans l’encyclopédie francophone, les contributeurs français collaborent avec des Belges, des Suisses, des Canadiens, des Algériens, et plus encore. De même, dans l’encyclopédie en langue anglaise, les États-Uniens interagissent avec des Britanniques, des Indiens, des Canadiens, des Australiens et bien d’autres nationalités.

Cette grande diversité culturelle et linguistique soulève des défis importants pour la rédaction et l’organisation des connaissances. Elle suscite des débats, régulièrement exacerbés en conflits, entre différentes interprétations culturelles d’un même sujet, entre différentes manières de nommer un peuple ou un lieu, entre différentes mémoires d’un même évènement. Les cas de figure abondent. L’article sur les peuples natifs d’Amérique du Nord devrait-il être nommé Amérindiens, selon le terme en usage en Europe ? Ou bien Autochtones, selon le terme employé au Canada ? L’article « Guerre d’Algérie » devrait-il être renommé « Révolution algérienne » ? L’article sur la capitale de l’Ukraine devrait-il être intitulé Kyiv selon la langue locale, ou Kiev, selon la terminologie russe ? Et que dire l’article sur la plante Cichorium intybus, objet d’une mythique guerre d’édition entre les partisans du titre Chicon, comme en Belgique et dans le nord de la France, et les tenants du titre Endive, selon l’usage du reste de la France, de la Suisse et du Québec ? De telles disputes, certaines en l’apparence triviales, recèlent en fait des débats fondateurs pour la culture politique de Wikipédia. Ils ont posé les jalons d’un gouvernement de la pluralisation culturelle au sein de l’encyclopédie.

Ma contribution vise un double objectif. D’une part, elle entend éclairer la manière dont une multiplicité de groupes linguistiques et culturels cohabitent au sein de Wikipédia, comment ils collaborent et luttent au sein même projet encyclopédique. Ce faisant, elle vise à nourrir la réflexion sur les enjeux de partage de savoirs, de cultures et de mémoires au sein de collectifs d’écriture hétérogènes. D’autre part, elle entend saisir comment la coordination de l’écriture collective dans un contexte de superdiversité culturelle s’appuie sur des dispositifs sociotechniques caractéristiques de l’infrastructure de la plateforme Wikimédia.

Je propose d’utiliser le terme de protocoles de pluralisation pour désigner les dispositifs socio-techniques (règles, procédures et moyens techniques) déployés dans Wikipédia pour organiser la collaboration, dans un même espace éditorial, entre des acteurs situés dans des territoires et des sphères culturelles diversifiés. Il s’agira plus spécifiquement d’étudier les pages d’homonymie (nommées désambiguïsation dans la Wikipédia en anglais) qui organisent la coexistence entre différentes manières de nommer les sujets des articles. Mais aussi les pages de redirection qui permettent de créer des connexions et des circuits de navigation à travers les différentes dénominations d’un même sujet. Dans quelle mesure les dispositifs de redirection et d’homonymie constituent-ils des protocoles d’interopérabilité culturelle ? Comment problématiser leur rôle dans le gouvernement de la pluralisation culturelle dans Wikipédia ?

Dans un premier temps, je situerai ma démarche dans le contexte des approches socio-matérielles de Wikipédia. Puis je montrerai le rôle central que jouent les pages de redirection et d’homonymie dans l’architecture informationnelle, politique et culturelle de Wikipédia. Enfin, je problématiserai la notion de protocole d’interopérabilité culturelle pour montrer comment une approche biopolitique de ces dispositifs permet de dépasser l’analyse de la communication entre systèmes (sociaux, technique, culturels) pour saisir leurs effets comme techniques de gouvernement. La réflexion développée dans ce texte s’appuie sur plusieurs travaux d’ethnographie du Web, d’observation participante et de recherche action menés depuis 2016 au sujet de la Wikipédia Atikamekw Nehiromowin (une Première nation du Canada) et des contributeurs francophones et anglophones de Wikipédia, en particulier dans le contexte canadien (Casemajor et al., 2019; Casemajor et Couture, 2020; Casemajor, 2022).

1. Pour une approche sociomatérielle de Wikipédia

Depuis l’émergence du phénomène Wikipédia en 2001, le champ des études de Wikipédia s’est d’abord concentré sur « l’intelligence collective » des contributeurs, la qualité des contenus (Tapscott & Williams, 2008) ou les relations entre amateurs et professionnels (Severo, 2021). Ce champ d’étude s’est aussi déployé sur le volet des conventions d’édition et de la gouvernance de Wikipédia. Plusieurs de ces travaux se sont inspirées de Weber pour décrire les procédures bureaucratiques de son administration, mais aussi d’Habermas pour étudier les processus politiques de régulation et de délibération (Cardon & Levrel, 2009; Tkacz, 2014). Ces travaux ont permis de tracer l’écologie institutionnelle de Wikipédia, mais elles ne permettent pas toujours de saisir l’écologie sociotechnique de la plateforme Wikimédia (le projet plus large au sein duquel s’inscrit Wikipédia).

En mettant cette écologie sociotechnique au cœur de ses préoccupations, la présente étude s’inscrit plutôt dans une approche sociomatérielle des mondes numériques. Elle envisage Wikipédia comme un système sociotechnique de production et de diffusion des connaissances. Le fait de porter attention à la part technique de ce système conduit à interroger le rôle de l’infrastructure, des protocoles techniques et de la distribution de l’agentivité entre humains et agents techniques dans l’activité d’édition et de maintenance de l’encyclopédie. En prenant comme point de départ une description fine et approfondie de la matérialité des pratiques, l’approche sociomatérielle vise à étudier la façon dont la technologie fonctionne concrètement, mais aussi les ressources humaines et matérielles nécessaire à son fonctionnement, l’économie dans laquelle elles s’inscrivent et les relations de pouvoir qui les traversent.

Les travaux sur Wikipédia inscrits dans cette approche ont surtout étudié les robots qui contribuent à rédiger, à administrer et à entretenir l’encyclopédie (Geiger, 2018; Niederer & Van Dijck, 2010). D’autres se sont plutôt intéressés aux fourches (fork) du logiciel MédiaWiki, le milieu technique et organisationnel où se construit l’encyclopédie (Tkacz, 2011). Ou encore à la gouvernance de l’infrastructure de serveurs où sont stockés les données de l’encyclopédie, sous la responsabilité de la Fondation Wikimédia (Morell, 2011). Le projet Wikidata, un graphe de connaissances en bonne partie issues de Wikipédia, a également suscité une série de travaux qui s’intéressent aux bases de données structurées et liés en tant qu’infrastructure d’organisation de l’information (Thornton, 2017; Vrandečić & Krötzsch, 2014). Mais peu d’auteurs se sont penchés sur les mécanismes de redirection de pages au sein de Wikipédia. Cela peut paraitre surprenant étant donné leur volume et leur rôle significatif au sein de l’encyclopédie.

2. Redirections et pages d’homonymie

En quoi consistent les mécanismes de redirection et d’homonymie ? Et quelle est leur place dans le projet Wikipédia ? Largement invisibles du grand public, ces mécanismes jouent un rôle essentiel pour assurer le bon fonctionnement du projet. Les liens de redirection et pages d’homonymie participent d’un même dispositif fonctionnant en arrière-plan de l’encyclopédie. Ils assurent une fonction essentielle d’organisation des contenus et d’aiguillage de la navigation. En cela, ils participent pleinement de l’architecture informationnelle de Wikipédia, et – comme nous le verrons – des processus de sa pluralisation culturelle.

Un dispositif d’aiguillage technique et sémantique

Une redirection est définie dans Wikipédia comme une « page qui renvoie automatiquement les visiteurs vers une autre page, généralement un article ou une section d'un article » : elle « facilit[e] la navigation et la recherche en permettant d'accéder à une page sous des titres alternatifs »1. Par exemple, si un utilisateur tape Bombay dans le moteur de recherche du site (un toponyme issu de la période coloniale), il est automatiquement redirigé vers la page Mumbai (nouveau nom de la ville en langue indienne locale, le Marathi, adopté par décision politique en 2015). Un court texte en chapeau de l’article informe le lecteur que son arrivée sur la page est le résultat d’une redirection de* Mumbai* vers Bombay.

Le chapeau de la page Bombay mentionne aussi l’existence d’article homonymes : en cliquant sur ce lien, on accède à la page d’homonymie de Bombay. Elle liste l’ensemble des significations possibles du terme (la plus grande ville de l’Inde, mais aussi une race de chat, un groupe sanguin, etc.), et redirige vers les articles correspondants. Les pages d'homonymie servent donc de « tremplin vers les articles qui développeront les sujets de façon plus complète »2.

Ce dispositif s’appuie sur les ressources du logiciel Médiawiki pour programmer des fonctions automatisées de redirection. Il repose sur un script de code wikitexte qui s’exécute automatiquement, une fois identifiés la page source et le nom de l'article cible (#REDIRECT [[target page name here]]). Cet appareillage technique inclut également une série de programmes (gadgets, snippets) et de robots (bots) pour gérer de manière semi-automatisée la création, la maintenance et la suppression des redirections. Dans la Wikipédia anglophone, les pages de redirection sont trois fois plus nombreuses que les articles encyclopédiques proprement dits. Autrement dit, ce sont près de dix millions de pages qui ont recours au procédé de redirection3. Ce nombre considérable indique à quel point ce dispositif est incontournable dans l’architecture informationnelle de l’encyclopédie.

Une philosophie d’action

Le mécanisme de redirection occupe par ailleurs une place significative dans l’histoire de Wikipédia. Développée à la fin 2003 comme une innovation qui la distinguait de son compétiteur Nupédia, la redirection a été érigée en philosophie d’action au sein de la communauté wikimédienne. Le site web Méta, géré par la Fondation Wikimédia, présente le « redirectionnisme » comme une « philosophie » centrale des projets Wikimédia, largement partagée parmi les contributeurs4. Une « Association des wikipédiens redirectionistes » formée en 2005 lors d’un épisode de réflexion collective sur les fondements du projet, affirme que les redirections sont « un élément vital des projets Wikimédia », constituant « un des principaux mécanismes qui opèrent en coulisses pour maintenir Wikipédia » ; les redirections « n'aident pas seulement à la stabilité de Wikipédia mais elles facilitent aussi la lecture », rendant de ce fait Wikipédia « plus efficace », et même plus « universel » peut-on y lire5. Cette place de choix dans le site global Méta confère à la redirection un statut hautement symbolique.

Des conventions d’édition

Quant à l’implémentation pratique de la redirection, comme celle des pages d’homonymie, elle est rigoureusement codifiée par un ensemble de conventions éditoriales. Dans les Wikipédias francophone et anglophone, ce sont pas moins de vingt conventions qui leur sont spécifiquement dédiées : recommandations officielles, manuels d’aide, outils de catégorisation, listes de modèles. Leur position dans la hiérarchie des conventions wikipédienne est intermédiaire : elles sont définies comme des recommandations (guidelines) dans la Wikipédia anglophone, un niveau inférieur aux pilars (principes fondateurs) et aux policies (règles). Mais elles sont fréquemment citées dans d’autres conventions centrales pour les politiques de Wikipédia : les conventions sur les titres des articles, les manuels de style et – dans le cas de l’encyclopédie francophone – la convention d’internationalisation des pages, qui vise à inclure une diversité de perspectives nationales et culturelles dans les articles encyclopédiques.

En définitive, la redirection et les pages d’homonymie constituent un dispositif qui opère à plusieurs niveaux entrecroisés : au niveau sémantique l’organisation des connaissances; au niveau technique de l’aiguillage de la navigation; au niveau politique d’une éthique d’action; et au niveau culturel d’une médiation des différentes perspectives nationales et infranationales sur les savoirs.

Comment problématiser le dispositif de redirection et de page d’homonymie pour éclairer les processus de pluralisation culturelle qui se jouent au sein d’une encyclopédie internationale et multiculturelle comme Wikipédia ? En proposant d’envisager ces objets comme des protocoles d’interopérabilité culturelle, je cherche à saisir leur fonction d’interface socio-technique, mais aussi à questionner leur rôle dans un gouvernement biopolitique des pratiques d’édition collaborative.

3. Protocoles d’interopérabilité culturelle

La notion de protocole renvoie à trois domaines de signification : social, diplomatique et informatique (Galloway, 2004). Premièrement, un protocole peut être entendu en référence à une étiquette sociale, autrement dit à un ensemble de comportements attendus en lien avec un système de conventions de civilité. Deuxièmement, dans le domaine de la diplomatie, un protocole désigne un document de préambule à un accord international. Il est le résultat d’une négociation entre des acteurs hétérogènes visant à codifier leurs interactions et à s’entendre sur des formules communes. Et troisièmement, dans le domaine plus récent de l’informatique, le terme désigne un ensemble de procédures et de standards qui gouvernent la conduite d’opérations techniques entre des systèmes computationnels distincts. Commune entre ces trois domaines est la définition du protocole comme un agencement de conventions hautement formalisées, établissant des standards d’action pour gouverner les relations entre des entités sociales, politiques ou techniques hétérogènes. Ainsi, la notion de protocole permet d’articuler les dimensions du code comme conduite sociale à tenir au sein du projet Wikipédia, du code comme législation interne à chaque encyclopédie, et du code informatique comme médium et milieu organisationnel.

Dans quelle mesure cette notion de protocole est-elle utile pour caractériser les dispositifs de redirection et les pages d’homonymie ? Tout d’abord, elle met en évidence l’aspect hautement codifié de l’activité éditoriale dans Wikipédia : la somme des conventions qui régulent l’action dans l’encyclopédie y rendent l’édition et la délibération extrêmement procédurales, comme l’ont montré plusieurs travaux (Cardon et Levrel, 2009). Dans les débats sur les redirections et les homonymies, les wikipédiens référent abondement aux conventions d’édition en employant leurs noms de code (WP:RD; WP:HOM). Les pages qui leurs sontt dédiées décrivent dans le menu détail les différents cas de figure pour l’application de ces conventions. Par exemple, dans l’encyclopédie anglophone, la convention sur la redirection liste plus de vingt raisons de créer des redirections (Purposes of redirects; WP:POFR), toutes minutieusement expliquées.

D’autre part, en articulant dimension de l’appareillage technique et enjeux de diplomatie, la notion de protocole ouvre un angle d’approche orignal pour envisager les pages de redirection et d’homonymie comme des dispositifs d’interopérabilité culturelle. En effet, les notions de protocole et d’interopérabilité sont étroitement liées : un protocole rend des systèmes disparates interopérables en agissant comme une passerelle de communication et d’échange de données. Mais l’interopérabilité n’est pas réductible à une problématique technique : dans un projet d’organisation des connaissances international et multiculturel tel que Wikipédia, ce sont aussi des systèmes culturels de significations et de rapport au savoir qui entrent en contact. Comme le soulignent Favier, Mustafa El Hadi et Vinck, « la notion d’interopérabilité culturelle attire l’attention sur l’imbrication des savoirs dans des contextes sociomatériels, notamment le média de langue et le bagage de références historiques et culturelles partagées au sein d’un collectif » (2016 : en ligne). Ainsi, la notion d’interopérabilité suggère que les problématiques de la communication technique et de la communication culturelle sont intimement liées.

Toutefois, il serait réducteur de ne problématiser les enjeux de pluralisation culturelle que du point de vue de la communication entre systèmes, même envisagés comme systèmes culturels. Comme l’indique Eugene Thacker (2004), la question technique « comment ça marche ? » implique aussi un questionnement politique : « pour qui ça marche ? » et, peut-on ajouter, qui décide du contenu et l’application des protocoles ? quels rapports de force y sont cristallisés ? qu’est-ce qui y résiste ? Pour saisir ces enjeux, les tensions et les contradictions qui s’y nouent, il convient de dépasser l’analyse de la communication entre systèmes. L’approche biopolitique de Wikipédia constitue une perspective intéressante pour creuser cette problématique.

4. Prises biopolitiques

La biopolitique est définie par M. Foucault comme un changement des formes de gouvernement caractéristique de l’époque moderne. Cette évolution des dispositifs du pouvoir est corrélative à une nouvelle dynamique de multiplication de forces hétérogènes coextensives au corps social (Lazzarato, 2000). Le prisme biopolitique offre une série de prises pour analyser les protocoles d’interopérabilité culturelle dans Wikipédia.

Technologies de gouvernement de l’agir distribué

L’approche biopolitique amène à envisager les protocoles de Wikipédia comme technologies de gouvernement : c’est-à-dire des mécanismes infinitésimaux participant d’une économie politique des rapports de force exprimés dans l’édition de l’encyclopédie. Opérant à la fois sur le plan social et technique, les protocoles servent en effet à « constituer, définir, organiser, instrumentaliser les stratégies » (Foucault, 1984 : 728) élaborées par la multiplicité des contributeurs dans un réseau de collaboration distribué, ouvert et hétérogène. Les réseaux informatiques distribués, explique Galloway (2004), n’ont pas de centre unique (comme dans un réseau centralisé) ou de nœud satellite (réseau décentralisé). Leur structure interne est plutôt composée d’un ensemble de points qui peuvent librement entrer en communication les uns avec les autres. Pour ce faire, ils ont besoin d’un langage partagé et de procédures standardisées : d’où l’importance des protocoles, qui organisent l’action et structurent les relations au sein de ce réseau.

Dans le contexte de Wikipédia, l’agentivité est distribuée entre des contributeurs humains et des agents computationnels (scripts de code informatique, programmes, robots). Un ensemble de protocoles servent donc à orchestrer les agencements entre divers systèmes computationnels, mais aussi les arrangements entre différents individus (et groupes sociaux), ainsi que les relations entre les individus et les agents computationnels. Ainsi, les protocoles d’interopérabilité culturelle participent à la coordination stratégique de relations de pouvoir orientées vers la production d’une encyclopédie à vocation « universelle ». Mais dans quelle mesure ces interfaces techniques peuvent-ils contribuer à ouvrir des espaces de liberté dans l’expression d’une diversité culturelle au sein de l’encyclopédie ? Et dans quelles circonstances sont-elles au contraire des vecteurs de cristallisation de relations asymétriques, voire d’une institutionnalisation de rapports de domination ?

Expression de la diversité culturelle et médiation des conflits

Une première série d’observations sur le terrain de l’encyclopédie montre que les protocoles d’interopérabilité culturelle facilitent clairement les processus de pluralisation culturelle. D’une part, sur le plan sémantique, en ouvrant des espaces d’expression de la diversité culturelle et linguistique. D’autre part, sur un plan diplomatique, redirections et pages d’homonymie sont également perçues comme des outils de gestion des conflits qui émergent au fil des processus de pluralisation culturelle.

Dans la Wikipédia en français, l’expression de la diversité culturelle et linguistique est spécifiquement encouragée par la convention dite d’Internationalisation. Elle vise à :

inclure différentes perspectives culturelles dans un article afin de tenir compte de la diversité culturelle et à indiquer précisément la provenance de chaque notion qui n’est pas strictement internationale. Chaque article de Wikipédia doit pouvoir ainsi être lu et compris par n'importe quel lecteur francophone, sans aucun présupposé d'appartenance à une région, un pays, un continent, ni à une aire culturelle, religieuse, économique, sociale ou politique particulière.6

Dans cette optique, une catégorie particulière de page d’homonymie nommée « Page d’internationalisation » a été conçue pour « répertorie[r] les articles traitant d’un même sujet en fonction du pays ou de la juridiction »7. Autrement, dit elles répertorient les variantes locales ou nationales d’un même sujet. La plupart de ces pages sont dédiées à des sujets administratifs, juridiques ou politiques. Par exemple, le sujet « Commissaire au gouvernement » se décline en plusieurs articles qui traitent le sujet selon un point de vue national : « Commissaire du gouvernement (Belgique) », « Commissaire du gouvernement (France) », et ainsi de suite. Les redirections sont quant à elles présentées dans la convention d’Internationalisation comme un outil permettant que « tous les noms utilisés dans les différents pays francophones » 8 mènent au même article. Ainsi, le québécisme « coussin gonflable » redirige automatiquement vers l’article « Airbag », terme utilisé dans une majorité de pays francophones. Le rôle des pages de redirection et d’homonymie est donc de permettre l’expression et la coexistence d’une diversité de points de vue linguistiques et culturels et sur un même sujet.

Dans la Wikipédia anglophone, il n’y a pas d’équivalent de la convention d’internationalisation, mais plutôt une multiplicité de dispositions inclues dans d’autres conventions et protocoles visant à favoriser l’expression d’une diversité linguistique et culturelle. Par exemple, les catégories « Redirects from American spelling »‎ et « Redirects from British spelling‎ » signalent des variations locales de la langue dans les titres de pages. Ces variations sont plus par plupart orthographiques : entre par exemple la graphie britannique Colour et la graphie étatsunienne Color (l’article du même nom ayant fait l’objet d’une guerre d’édition mémorable). Plus encore, ces dispositifs permettent dans certains cas d’inclure dans le moteur de recherche des termes écrits dans des langues autres que l’anglais. Par exemple pour exprimer des noms donnés par des populations locales à des choses ou des lieux qui concernent leur territoire et leur mode de vie (endonymes). Ainsi, il est possible d’entrer dans le moteur de recherche de l’encyclopédie le terme ᐃᒡᓗ, qui signifie igloo dans l’alphabet de la langue Inuktitut (langue du peuple Inuit, établi dans la région arctique du Canada) et d’arriver automatiquement sur l’article Igloo grâce à une redirection. De même pour le terme Akilinik (toponyme inuit) qui redirige vers Thelon River (nom donné par les colons anglais).

La redirection permet aussi de répertorier dans l’encyclopédie des termes jugés « non-neutres », mais communément utilisés, ou utilisés par le passé, tout en les maintenant en arrière-plan, c’est-à-dire hors de l’espace de visibilité de premier plan que constitue le titre d’un article. Le modèle de redirection nommé R from non-neutral name (redirection depuis un nom non-neutre) permet de créer une page de redirection pour « un titre qui contient un mot, une expression ou un nom non neutre, péjoratif, controversé ou offensant » tout en maintenant ce terme dans un espace « moins visible pour les lecteurs ». Ainsi « les articles créés à l'aide de titres non neutres sont systématiquement déplacés vers un nouveau titre neutre, ce qui laisse l'ancien titre non neutre comme redirection de travail »9. C’est le cas du terme « Oldsquaw » anciennement utilisé pour nommer l’espèce de canard marin Clangula hyemalis et jugé offensant envers les peuples autochtones10. Ce dispositif permet de conserver la mémoire d’un terme controversé tout en le contenant dans une sphère « technique » de redirection, de façon à atténuer sa charge conflictuelle. Le commentaire d’un utilisateur au moment de la mise en place du protocole Redirects from alternative spellings (redirection depuis une orthographe alternative) explique bien en quoi ces dispositifs participent à la cohésion et à la stabilité de l’encyclopédie : « cela contribuerait à la cohérence [...] et ouvrirait la voie à une ‘bifurcation sans scission’ [non-fork forking] du contenu, qui pourrait être réalisée en donnant à voir les différentes informations plutôt qu’en scindant l’information entre deux ou plus Wikipédia en anglais »11. Ce qu’exprime ce contributeur, c’est le potentiel des redirections pour atténuer le risque de scission de Wikipédia en plusieurs projets centrés sur une seule sphère culturelle.

Ces cas de figure éclairent la façon dont les pages de redirection et d’homonymie contribuent à l’interopérabilité sémantique et à l’apaisement diplomatique des conflits dans une encyclopédie internationale et multiculturelle. En répertoriant une multiplicité de signifiants et de signifiés culturellement situés, en les mettant en correspondance dans un réseau de liens de redirection, ils établissent des passerelles sémantiques entre divers systèmes culturels en interaction au sein d’un même système d’organisation des connaissances. De la sorte, ils constituent des arrangements pratiques de cohabitation entre une pluralité de formes culturelles et linguistiques au sein du même projet encyclopédique.

Déplacement des conflits et scission de contenu : la guerre d’édition « Amérindiens » vs « Autochtones d’Amérique »

Toutefois, en arrière-plan des visées d’efficacité technique et de coordination pacifiée de l’activité d’édition projetées par les protocoles d’interopérabilité culturelle, affleurent des zones de tension et d’ambiguïté irréductibles. En effet, la mise en correspondance de points entre différents systèmes de signification suppose un ordre de relations entre les termes, et donc l’établissement de hiérarchies. La négociation de ces ordres met en jeu des rapports de pouvoir entre groupes culturels impliqués dans l’édition de l’encyclopédie. Dans de nombreux cas, la création de pages de redirection et d’homonymie ne permet pas de régler un conflit de coexistence entre plusieurs termes pour désigner un même sujet. Plutôt, dans le cas des redirections, le conflit se déplace vers une lutte pour déterminer quel sera le terme source de la redirection, et que sera le terme cible. Autrement dit, lequel s’imposera comme titre de la page contenant l’article, et lequel sera un titre de second rang, une page sans contenu renvoyant automatiquement vers le titre premier.

La guerre d’édition menée dans l’article sur les peuples natifs de l’Amérique dans la Wikipédia en français est un exemple paradigmatique de l’impuissance de la redirection à résoudre un conflit. Cet article devrait-il s’intituler « Amérindiens » ou « Autochtones d’Amérique » ? Amorcée en 2017, et toujours active en février 2022, cette dispute est devenue un conflit majeur qui resurgit périodiquement dans d’autres articles connexes. En 2004, lors de sa création, la page « Amérindiens » était une simple redirection (sans contenu) vers l’article « Indiens d'Amérique », page principale sur le sujet. Quelques mois plus tard, « Amérindiens » est devenue la page principale, pour des motifs d’efficacité et de précision (« titre plus court et plus spécifique »). « Indiens d'Amérique », alors vidée de son contenu, a changé de statut pour devenir une simple page de redirection. En 2017, un débat s’amorce en page de discussion de l’article « Amérindiens » : importée depuis l’article Kentucky, cette discussion remet en question l’usage du terme « Amérindien ». Selon l’utilisateur à l’origine du débat :

Le terme ‘indien’ provient du fait que les premiers explorateurs Français croyaient être arrivés en Inde lorsqu'ils ont ‘découvert’ le continent. Dans les milieux universitaires québécois (mais pas seulement) le terme ‘autochtones’ est aujourd'hui préféré dans la mesure où il signifie littéralement les habitants originaires d'un territoire donné.12  

Les arguments suivants lui sont opposés par d’autres contributeurs :

je ne vois pas d'indication que ce terme est le plus répandu […] dans la population francophone générale; […] si pour un Américain [autochtone] désigne un Amérindien, il désignera autre chose dans une autre partie du monde; […] il faudrait que l'information/thèse selon laquelle le préjudice infligé par les anciens colons aux autochtones est perpétué par l'usage du mot, soit sourcée non pas avec des sources militantes ou identitaires (indigénisme), mais des sources sociologiques ou ethnologiques objectives et majoritaires.13

Larvé pendant de nombreuses années, le conflit s’est enflammé en 2021 : en l’espace de quelques semaines, la page est renommée sept fois, dans une bataille serrée entre les titres « Amérindiens » et « Autochtones d’Amérique ». L’intervention d’un administrateur a permis de faire cesser la guerre des modifications en bloquant temporairement toute édition de l’article, mais le conflit continue de faire rage en page de discussion. Après quelques semaines d’impasse, un médiateur est appelé à l’aide pour faciliter une sortie de crise. L’une des solutions proposées est de recourir au mécanisme de redirection et de désambigüisation : « renommer l'article Autochtones d'Amérique en Peuples autochtones d'Amérique et transformer la page de redirection Amérindiens en page de désambigüisation »14. L’option est rejetée par les partisans du titre « Amérindien ». En l’absence de consensus, le titre et le contenu de l’article restent figés dans un statu quo. Ils gardent la forme qu’ils avaient au moment de la protection de la page : sous le titre « Autochtones d'Amérique ».

En parallèle, un contributeur décide de créer un second article qui porterait le titre « Amérindiens », en référence à la page de désambiguïsation qui n’a pas obtenu de consensus. Or :

Amérindien existe déjà. C'est une redirection vers Autochtones d'Amérique/Amérindiens, utilisée sur 299 pages. Si vous déredirectionnez, on perd le lien interne pertinent sur toutes ces pages15, lui signale un participant.

Pour éviter de mettre en péril l’infrastructure des liens de redirection, le nouvel article est finalement créé sous un titre légèrement différent : « Amérindien (catégorisation ethnique) », avec le chapeau suivant : « cet article concerne le fait de catégoriser des personnes ou des groupes comme ‘Amérindiens’. Pour ces groupes eux-mêmes, voir ‘Autochtones d'Amérique’ ». Sa création est contestée par une partie des participants à la discussion, qui y voient un passage en force et une scission de contenu (content fork), en rupture avec l’effort collectif pour atteindre un consensus. Aussi appelée POV-fork (bifurcation de point de vue)16, la scission de contenu va à l’encontre des conventions de Wikipédia lorsqu’elle produit des articles redondants dans le but de délibéré de contourner la règle de neutralité de point de vue.

Au-delà d’un simple désaccord lexical, cette guerre d’édition touche à des principes et des règles fondamentales dans la politique de Wikipédia : comment tendre vers une neutralité de point de vue sur un sujet controversé ? Quelles sont les sources de qualité sur le sujet ? Ce conflit soulève par ailleurs des enjeux au cœur des processus de pluralisation culturelle de Wikipédia : le titre d’un article devrait-il refléter une terminologie locale lorsque son sujet est significativement lié à un territoire ou à un groupe culturel en particulier ? C’est l’avis des tenants du titre « Autochtones d’Amérique », qui argumentent en faveur de la terminologie officielle utilisée au Canada. Ou bien le titre de l’article devrait-il refléter l’usage le plus commun dans une bonne partie de la francophonie ? C’est l’argument des pro « Amérindiens », au nom d’une convention dite « de moindre surprise » pour la majorité. Selon cette convention bien établie dans la Wikipédia francophone (mais sans équivalent dans la Wikipédia anglophone), la variante de la langue à privilégier devrait être la plus familière pour le plus grand nombre de lecteurs, c’est-à-dire, dans les faits, les lecteurs français puisqu’ils sont majoritaires dans les statistiques de consultation de l’encyclopédie.

En arrière-plan de ce conflit d’édition irrésolu, on observe que les protocoles de redirection et d’homonymie sont pris en tension entre deux conventions contradictoires dans leur application. D’un côté, la recommandation d’internationalisation, qui vise à éviter les « biais systémiques » produits par l’« ethnocentrisme ». Et de l’autre, la recommandation de moindre surprise, qui malgré son intention affichée de rendre l’information compréhensible « pour tous les lecteurs, quels que soient leur pays et leur culture », repose implicitement sur un principe de force du nombre : la « moindre » surprise, interprétée sur le plan quantitatif du nombre de francophones par pays, introduit un rapport de majorité/minorité quasi systématiquement favorable aux contributeurs français. Cette convention produit un sentiment d’injustice chez les groupes de contributeurs mis en situation de minorité numérique, dans la mesure où le libre jeu de négociation des conditions d’internationalisation est entravé par une dynamique de domination numérique, institutionnalisée dans la convention de moindre surprise.

En conclusion, le prisme biopolitique met en lumière la façon dont les protocoles d’interopérabilité culturelle structurent des relations stratégiques entre de multiples individus et groupes hétérogènes qui socialisent dans la production de l’encyclopédie. Mais pour comprendre la façon dont ces protocoles socio-techniques peuvent produire des effets de domination et des dynamiques de résistance, il convient de les resituer dans l’arène politique de la définition des conventions éditoriales et de leur mise en application sur le terrain. L’analyse des pratiques éditoriales montre que les redirections et les pages de désambiguïsation peuvent contribuer à l’interopérabilité sémantique et à la médiation diplomatique de certaines disputes dans le contexte d’une encyclopédie internationale et multiculturelle. Mais les conflits qui entourent l’utilisation de ces protocoles montrent aussi qu’il serait illusoire de les envisager comme des solutions techniques aux problèmes politiques qui se posent dans un projet alimenté par une utopie d’universalité des savoirs.

Bibliographie

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  1. Wikipedia:Redirect https://en.wikipedia.org/wiki/Wikipedia:Redirect

  2. Wikipédia:Homonymie https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Homonymie

  3. Wikipedia:Database reports/Page count by namespace https://en.wikipedia.org/wiki/Wikipedia:Database_reports/Page_count_by_namespace; Wikipedia:WikiProject Redirect https://en.wikipedia.org/wiki/Wikipedia:WikiProject_Redirect

  4. The philosophy doesn't have an associated conflicting philosophy (like Mergism-Separatism, Exopedianism-Metapedianism, etc)”. Redirectionism https://meta.wikimedia.org/wiki/Redirectionism 

  5. Redirectionism https://meta.wikimedia.org/wiki/Redirectionism#Rationale_about_Redirects

  6. Wikipédia:Internationalisation https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Internationalisation

  7. Catégorie:Page d'internationalisation https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Internationalisation

  8. Catégorie:Page d'internationalisation https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Internationalisation

  9. Traduit de l’anglais. Template:R from non-neutral name https://en.wikipedia.org/wiki/Template:R_from_non-neutral_name

  10. Long-tailed duck https://en.wikipedia.org/wiki/Long-tailed_duck

  11. Category talk:Redirects from alternative spellings https://en.wikipedia.org/wiki/Category_talk:Redirects_from_alternative_spellings

  12. Discussion:Kentucky https://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion:Kentucky

  13. Ibid.

  14. Discussion:Autochtones d'Amérique https://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion:Autochtones_d%27Am%C3%A9rique

  15. Discussion:Autochtones d'Amérique https://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion:Autochtones_d%27Am%C3%A9rique

  16. Wikipédia:Scission de contenu https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Scission_de_contenu#POV-fork