[JE] Amar, Clemencin & Hage - “À la faveur du confinement, la Bibliothèque Solidaire du confinement […]”

updated 19:12:57 - November 30, 2022

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La Bibliothèque Solidaire du confinement (BSc dans la suite du document) est le fruit de la rencontre d’un état de la documentation scientifique (très largement dématérialisée ou dématérialisable), d’une banalisation de l’usage de Facebook par toutes les tranches d’âge et catégories de population, d’une richesse documentaire des réservoirs pirates1 mais surtout d’un public au sens que donne Dewey à ce terme : la caractéristique de la communauté BSc est en effet qu’elle ne revendique rien (elle ne se constitue pas en lobby auprès des éditeurs ou des pouvoirs publics), ne se revendique de rien (elle ne pose pas en représentant des étudiants et chercheurs orphelins des bibliothèques) : elle agit sur le registre de la mobilisation collective en se positionnant à l’ombre des institutions - la bibliothèque, l’université - non sans opérer des déplacements conséquents de nature à installer, peut-être, un nouvel ordre des pratiques de recherche en sciences humaines et sociales.

La communauté BSc : la constitution d’un public au sens de Dewey

Avant même la déclaration présidentielle instaurant le confinement, l’initiateur de ce qui deviendra le groupe Facebook La Bibliothèque Solidaire du confinement comprend que la situation de « fermeture des lieux non indispensables à la vie du pays »2 va durer – longtemps – et que l’accès aux ressources dont ont besoin tous ceux dont le métier, les obligations ou l’activité nécessitent un accès régulier et massif aux documents, va être durablement perturbé3.

Cette « situation problématique », pour introduire ici le terme de Dewey, dont les travaux nous serviront de cadre pour aborder la notion de « communauté », constitue le point de départ d’une « enquête », c’est-à-dire d’un travail collectif qui se réalise en trois étapes4 : « reconnaître la situation problématique ; définir le problème qu’elle pose ; découvrir la solution la plus satisfaisante du point de vue de ses conséquences prévisibles ».

La théorie de l’enquête sociale selon John Dewey spécifie qu’« une situation est réfléchie comme problématique lorsqu’elle organise l’activité collective de ses participants », participants qui peuvent être directement ou pas affectés par le problème qui se pose. C’est là la caractéristique principale de BSc : elle rassemble autant des demandeurs de documents (qui vont et viennent au gré de leur besoin) que des offreurs de documents (présents de manière inaugurale et pérenne dans le groupe5) qui n’ont pas forcément besoin de la bibliothèque des autres mais qui se sentent concernés par ce que signifient le confinement et la fermeture des lieux d’approvisionnement documentaire : c’est cette asymétrie qui crée la BSc autour d’un public à la fois d’un point de vue pratique (s’il n’y avait que des offreurs ou que des demandeurs de documents, il n’y aurait pas d’échange possible ; si les demandeurs disposaient de la même bibliothèque que les offreurs, il n’y aurait pas non plus de courtage possible6) et politique au sens de Dewey : « La constitution d’un problème public ne concerne plus alors des personnes directement affectées, à leur seul titre privé, mais les membres d’une communauté politique qui, se sentant indirectement concernées, en partagent la conscience publique »7.

Au fur et à mesure que les problèmes s’énoncent et que les solutions s’expérimentent au sein de la BSc s’affermit cette « communauté d’enquêteurs » qui définissent ensemble « ce à quoi ils tiennent » : c’est cet objet qui retiendra notre attention, à quoi tiennent-ils les membres de BSc ? autour de quoi font-ils communauté ? Et qu’est-ce qui les tient ?

On le voit, la communauté de BSc envisagée dans la perspective de Dewey n’est pas l’incarnation d’un commun préalable auquel les individus adhéreraient (la BSc n’est pas par exemple une fédération d’anciens usagers de BU8). Au contraire, la communauté est seconde, dérivant du repérage d’un intérêt commun.

Une fois la « situation problématique » identifiée – le confinement, et le « problème identifié » – la privation des ressources matérielles et humaines, quelle solution établir qui soit « satisfaisante du point de vue de ses conséquences prévisibles » ? Les conséquences prévisibles renvoient ici aux atteintes aux droits d’auteurs qui caractérisent la « représentation publique » sur le web de documents sous droit acquis à titre privé et constituent le cadre qui régit les évolutions du groupe au fur et à mesure que le nombre de ses membres et que le volume de ses activités s’accroissent.

C’est d’abord le périmètre du groupe qui fait l’objet des premières discussions et des premiers choix9 : 10 jours après la création du groupe, et après une longue et houleuse discussion, un sondage est soumis à la communauté (de déjà plus de 40 000 membres), le 27 mars, qui aboutit à la décision de « rendre le groupe plus fermé, plus centré sur la recherche (une option plus restrictive sur les genres de publications mais peut être moins risquée pour les droits d’auteurs) ».

Deux semaines plus tard, c’est le focus même du groupe qui s’est complètement déplacé : d’abord destinée à agréger les bibliothèques personnelles des membres à travers des dispositifs de classement et de structuration, la BSc devient un espace d’exposition non plus des offres mais des demandes de documents ; ce courtage documentaire qui rend visibles les demandes et invisibles les échanges de fichiers (réalisés en message privé, sous la seule responsabilité des membres) stabilise le fonctionnement du groupe :

« Tout se fait par message privé, c’est-à-dire qu’on incite ces échanges d’ouvrages, le groupe est là pour ça. En revanche, on l’interdit sur le groupe en tant que tel »,
– entretien Antonin, modérateur de BSC, le 29 mars 2021 ;

Anticipant la réouverture officielle des bibliothèques, un nouveau sondage est adressé à la communauté le 9 mai 2020 dont les suffrages confortent l’option retenue par les modérateurs de maintenir voire durcir les modalités d’échanges de fichiers :

le groupe reste ouvert comme avant, tout en amorçant la transition vers un espace plus généralement d’entraide entre chercheur.se.s – ce qu’il avait de toute façon tendance à devenir jusqu’à présent. C’est le choix qui a été fait par la majorité des votants dans le récent sondage. (…) En revanche, avec la fin annoncée des restrictions, vient aussi la moindre bienveillance des ayants-droits [sic]. Nous nous voyons donc obligés, comme on l’avait déjà annoncé, d’interdire les liens WeTransfer, Google Drive ou autre service de stockage distant postés sur le groupe. Il en va de l’existence continue de ce bel espace de partage, et les admins et modos modérent strictement cette règle dès maintenant ».

C’est encore au nom de l’entretien de cette possibilité de courtage documentaire que les débats en général et en particulier les plus sujets à polémique sont systématiquement mis à distance : ainsi de la création d’un sous-groupe Lectures féministes le 11 avril 2020 toujours sur Facebook, ouvert « afin de ne pas polluer ce groupe avec nos discussions en commentaire »10.

La communauté se structure et « tient » autour de l’entretien de cette possibilité de courtage documentaire qui passe sous les radars du droit d’auteur et rend en effet des services, qui sans être estimables (les transactions de fichiers se font en mode privé), restent vraisemblablement très raisonnables11 et elles donnent sans aucun doute crédit aux efforts déployés par chacun pour maintenir son activité d’étude.

Quand bien même le courtage documentaire échoue (le demandeur ne reçoit pas de réponse, ou l’offreur reste avec son document sur les bras), le cadre tient toujours, les membres ne sont pas dans une relation de service, comment en témoignent encore ces deux extraits d’entretiens

Constance (prénom d’emprunt), 30 ans, doctorante en philosophie : « J’avais formulé une demande qui n’avait eu aucun écho. C’était pendant le premier confinement. C’était pas bien grave, ça allait par rapport à ma recherche. Je pouvais patienter le temps que les bibliothèques rouvrent. Voilà. Je crois que ça m’est arrivé qu’une fois ».
– entretien du 4 février 2021

Lauran (prénom d’emprunt), 28 ans, doctorant en design : « L’autre, en histoire de l’art, maintenant, je me souviens, c’était quelqu’un qui cherchait un livre Strange design, qui porte sur les pratiques de design fiction et de design critique, un livre que moi j’avais lu pour moi, pour mon mémoire en 2015, en fait, je l’avais lu qui m’avait beaucoup intéressé et donc que quelqu’un cherchait des passages, moi j’avais le bouquin. J’ai le bouquin chez moi donc je proposais à la personne de lui envoyer des photos ou des scans de quelques pages. Mais bon, pareil, en fait, elle m’a jamais répondu »,
– entretien du 9 février 2021

La participation effective semble fragile dans BSc : en termes de bibliothèque comprise comme mise en relation de lecteurs et de documents, la BSc n’est pas, des propres termes de ses modérateurs, très efficace (« dans les faits, c’est assez peu efficace », entretien Antonin op. cit..). Si on conçoit la participation aussi sous l’angle du prendre part12, la raison d’être du groupe s’affiche comme celle de partager la même situation de vulnérabilité dans la démarche de connaissance et la même vision politique du compagnonnage, une expérience sensible éprouvée par les membres. Cette expérience commune requiert une capacité de sentir et ressentir en commun qui se réalise à travers une activité collective : « la constitution d’un problème public n’est pas toute dans l’agir, elle est aussi dans le pâtir et le compatir », pour reprendre la formulation de D. Cefaï13. C’est que nous entendons dans ces paroles recueillies en entretien avec l’un des modérateurs :

Le fait que ça soit créé par les gens que nous sommes, s’explique parce qu’on a des opinions politiques. On a une tendance politique donnée, ce qui fait qu’on a été plus intéressés par ce type de questionnement là, et notamment d’échange et d’accompagnement des étudiants. On est aussi tous quasi des personnes en fin d’études ou ayant fini leurs études dans la modération. C’est assez représentatif de ça aussi je pense, de personnes qui ont vécu ces années de licence, de master et donc qui connaissent les besoins qu’on peut avoir en termes de documentation. On est devenus administrateurs de la BSc parce qu’on avait aussi cette tendance politique là. Mais après ce n’est pas du tout obligatoire. On n’y est pas pour des raisons politiques.
– entretien Antonin op. cit.

Il en ressort que même quand le groupe n’est plus utile (Constance, entretien op. cit. : « Alors, il ne me sert plus à rien sur le plan des échanges »), les membres peuvent continuer à y prendre part (« Je le consulte de temps en temps pour voir si moi je peux être utile. En revanche, c’est toujours agréable d’y aller. C’est pour ça que je continue à y être ou en être membre, parce qu’il y a une espèce de sentiment de communauté qui s’est développé »), cette même expérience est partagée par Fanny (prénom d’emprunt), 23 ans, étudiante en archéologie : « il continue d’exister, il y a toujours de la solidarité entre nous, pour moi, il est beaucoup moins important mais je continue à en parler autour de moi, à la regarder, à voir ce qui se passe, ce qu’on en dit, ça me rassure, on est quand même une grande communauté, qui a besoin de se serrer les coudes, et voilà », entretien du 10 février 2021.

Le proportion des « inactifs » au sens de Facebook ou des « enquêteurs » désireux de simplement prendre part dans la terminologie de Dewey est de loin la plus importante au sein de BSc et cette participation passive en quelque sorte impacte cependant la morphologie de la communauté.

En effet, la part apportée par chacun dont l’exposition est publique (proposition de document suite à une demande sous les yeux de tous) déborde le cadre d’un courtage interindividuel entre un demandeur et un offreur : comme acte de communication (publicisation), la participation comme part apportée modifie la communauté elle-même dans le sens où celle-ci la reconnaît jusqu’à l’inscrire dans son « patrimoine commun », ou jusqu’à l’exclure au contraire de son patrimoine. De ce point de vue, les deux thèmes structurants des échanges BSc constituent une bonne illustration : la présence visible et massive dans BSc des intérêts pour le corpus des études féministes et de genre indique que la communauté BSc inscrit ces thématiques dans son patrimoine ; non que les demandes sur le sujet soient particulièrement écrasantes, l’intérêt se manifeste plus régulièrement et massivement dans le corpus des commentaires de la part de membres qui ne sont pas a priori intéressés par ces sujets (voir Clemencin, op.cit.). A contrario, la communauté BSc refuse de faire entrer dans son patrimoine un corpus d’ouvrages pouvant susciter l’intérêt de membres d’extrême droite :

« Libre à chacun.e d’entre nous d’avoir des ouvrages, éventuellement dans le but de les critiquer […]. Bien évidemment, nous supprimerons par exemple une éventuelle demande de Mein K*mpf par exemple car nous ne sommes pas un service public et ne souhaitons faciliter l’accès à ce type d’ouvrage, quelles qu’en soient le[s] raisons»,
– message de la modération du 29 juin 2020

Le public de la BSc se constitue ainsi autour de cette auto-organisation concrète qui s’auto-réfléchit et où la parole partagée engage toute la communauté des membres, qui deviennent des participants au sens de Goffman (« personne qui a accès à un énoncé »), elle prend conscience d’elle-même au fur et à mesure des échanges, de la participation au sens donné précédemment à ce terme, jusqu’à permettre l’émergence d’un « nous » qui rend toute identification individuelle secondaire :

Lauran, entretien op. cit. : Pour moi, c’est un groupe qui est venu à propos. Je ne sais pas qui a eu l’idée. D’ailleurs, ce n’était pas intéressant de savoir qui a eu l’idée, mais en tout cas que l’idée prenne, moi je trouvais ça super parce que ça pose une vraie question de : est-ce qu’on peut partager des ressources gratuitement à des fins de recherche ?

Fanny, entretien op. cit. : Là, je trouve que, nous, le fait qu’on ait réussi à créer un groupe, une bibliothèque, solidaire en plus, d’où son nom, qui nous permette de nous aider, de psychologiquement aussi, ça montre bien, qu’on est un système, qui, quand même, on tient debout (…).ça (BSc) montre qu’on peut s’en sortir, c’est possible.

Accéder à la communauté de BSc à travers la notion de public proposée par Dewey permet d’approcher certaines spécificités de ce groupe Facebook : il est ordonné et organisé pour éviter les conséquences prévisibles des atteintes aux droits d’auteurs intimement liées à la solution retenue (mettre en correspondance demandeur et offreur de documents) au problème identifié (la fermeture des bibliothèques), mais la relative inefficacité du dispositif en matière de gestion d’échanges documentaires montre que le problème initial de la recherche empêchée n’a en réalité pas cessé d’être réfléchi ; avec ses sondages, débats, prises de position, conflits, la communauté constituée tient à garantir cette possibilité de courtage documentaire entre ses membres comme modalité pratique autant que comme signe communautaire d’une certaine manière de travailler en sciences humaines et sociales. A la faveur du confinement, la communauté BSc expérimente un ordinaire de la pratique d’étude qui renoue avec d’autres expériences d’échange de savoirs.

BSc, un « dispositif de combat » « d’échange non marchand », tels les réseaux d’échange réciproque de savoirs (RERS) à l’ère numérique ?

Parmi les fondateurs de la BSc, quelques-uns ont une expérience des réseaux d’éducation populaire, notamment liés au mouvement Nuit Debout et aux systèmes d’échanges locaux (SEL) ; le temps retrouvé du confinement laisse la place à d’autres types d’initiatives, dans un cadre où l’espace public leur est fermé, sinon sur la toile. En soi, la pratique du dispositif de la Bibliothèque relève d’une forme d’enseignement mutuel par l’échange de savoirs qu’il suppose, et donc d’un échange non marchand qui renvoie le savoir à sa valeur d’usage dans le cadre d’une « économie choisie ». C’est bien une économie morale de la science14 qui légitime la transgression des normes des droits d’éditeurs et d’auteurs et la mise en place de circulations de documents à la fin de la « recherche empêchée » lors du confinement, dans un ordre de légitimation très proche de celui des communs du savoir, sans, répétons-le, que ces valeurs ne soient jamais publiquement débattues et formalisées de la sorte en profondeur au sein du groupe.

Ce type d’échanges de savoir et de savoir-faire renvoie aux utopies sociales et éducatives, et à des démarches d’entraide et de collaboration désintéressée au sein du monde savant, à l’heure où les pratiques d’évaluation et de recrutement individualisent de plus en plus les carrières comme les modes de fonctionnement dans le travail scientifique au prix d’une mise en concurrence de plus en plus acérée. Plus précisément, la démarche de la BSc nous semble pouvoir s’apparenter aux expériences menées depuis les années 1970 dans les Réseaux d’échanges réciproques de savoirs (RERS)15. Ces réseaux ont construit, dans des contextes sociaux variés, un dispositif instituant de la part des acteurs un système d’offreurs et de demandeurs de savoir, dont les requêtes sont publiées sous diverses formes, avant que les promoteurs du dispositif ne s’érigent en médiateurs de l’offre et de la demande entre les acteurs, sous la forme d’un accord puis d’un échange balisé en deux temps. Il s’agit pour eux, d’après un « dispositif de combat » (Joly et Sylvestre), de faire pièce à la fois à la désaffiliation et à l’individualisme, et ainsi « la finalité solidariste et égalitariste affichée par le mouvement se combine aussi avec une finalité plus « utilitariste » dans laquelle est mise en avant la valeur d’usage des savoirs échangés »16. La BSc est bel et bien en ce sens elle aussi un « dispositif de combat » contre le confinement, l’isolement, la fermeture des ressources documentaires, de la part d’une minorité agissante de jeunes étudiants et chercheurs, soucieuse de garder ses horizons ouverts et de ne pas céder à l’abattement.

Ainsi, l’utilisation de Facebook par le groupe de la BSc fonctionne typiquement comme un dispositif de publication et d’intermédiation des échanges analogue aux RERS. Mais il le place avec Facebook dans un double espace, à la fois public (pour la publication des offres et demandes) et privé (pour la réalisation de l’échange). Il le décline dans une économie temporelle du flux qui n’exige pas la construction d’une relation interindividuelle, durable, aussi forte que balisée, et dont le bénéfice réciproque est évalué, comme l’entendent les RERS. La BSc n’inscrit pas obligatoirement les utilisateurs dans une injonction de double formulation d’une demande et d’une offre —elle passe très vite d’une pétition d’offre à l’expression très majoritaire des demandes—, non plus qu’elle ne formalise socialement, par une intervention extérieure, la médiation et l’institution de l’échange qui sont renvoyés aux canaux privés des messages personnels et à l’initiative des seuls acteurs. Quelle que soit l’œuvre de la modération, aussi dans le contexte d’isolement et de souffrance sociale du confinement, il n’y a là aucune forme de prise en charge des comportements sociaux que mettait en œuvre l’initiative des RERS. Ce souci de l’autre, au sens du care, est tangible pourtant par l’établissement de liens faibles, d’un horizon de travail partagé, parfois matérialisé en ligne par les silent zooms, comme par des pétitions de solidarité et de désintéressement qui viennent parfois discrètement ponctuer les échanges. L’on retrouve bien là « un mode de sociabilité néo-convivial », c’est-à-dire des relations construites sur la base d’une « interconnaissance lâche, d’une inter-reconnaissance plutôt »17. Et cette inter-reconnaissance fonctionne sur l’identité d’un travail savant, réunissant amateurs, jeunes étudiants et jeunes chercheurs dans une horizontalité, sinon une réciprocité des échanges.

Reste que le public des Réseaux d’échange réciproque de savoirs est estimé en France à quelque 100 000 personnes et que le groupe de la BSc en compte près de 70 000 ; rapporté au public relativement circonscrit des chercheurs, étudiants et amateurs éclairés, il y a là un déplacement de pratiques tout sauf insignifiant, et qui dit sans doute qu’en réaction à l’institution de la concurrence comme valeur cardinale du travail scientifique managé, certaines voies de l’éducation populaire n’ont pas été totalement marginalisées, et qu’elles sous-tendent la démarche de la BSc comme l’autre paradigme sur lequel elle s’appuie, la bibliothèque de service public.

BSc comme « boîte noire » des SHS : utilitarisme et collectionnisme savant à l’ère du confinement

Par sa raison sociale revendiquée — la recherche empêchée —, l’intensité et la durée de ses échanges, par le nombre de ses utilisateurs comme par son relatif renouvellement — par son déplacement du troisième cycle vers le second cycle à l’issue du confinement—, la BSc constitue une formidable « boîte noire » des pratiques savantes aujourd’hui, en particulier au sein des sciences humaines et sociales, dans les rangs des jeunes chercheurs et des étudiants.

L’institutionnalisation de la BSc au cours et au lendemain du confinement tient à deux démarches, promues et encadrées par les fondateurs : circonscrire les échanges à un courtage documentaire — et c’est là qu’elle « fait bibliothèque » en neutralisant l’agonistique propre aux réseaux sociaux, les requêtes de divertissement, comme les querelles de politisation — et définir un cadre, sinon un horizon partagé, à caractère savant, caractère savant qui sera sans cesse rappelé et réinstitué, à la fin du confinement, comme à l’arrivée de nouveaux publics, ou sous les raids de trolls d’extrême-droite. Là où les RERS érigeaient toute pratique susceptible d’être partagée en savoir et savoir-faire : couture, cuisine, bricolage…, la BSc restreint strictement son activité au courtage documentaire. Elle borde aussi son activité à des échanges non-marchands, en interdisant également la publicité, même si certains demandeurs s’affirment prêts à payer, et que d’autres offreurs ont pu proposer des échanges marchands (annonce de nouvelles publications, propositions de ventes/reventes), vite circonscrites pour la plupart par la modération. Ce faisant, elle place le savoir documentaire au rang d’un bien commun de la connaissance, lui confère au sein du groupe une valeur d’usage, et non d’échange, dont elle s’affranchit dans ses circulations. Mais les pratiques de courtage documentaire, d’échanges de savoirs dans la BSc témoignent aussi de savoir-faire, comme de la quête et de l’acquisition de savoir-faire en matière scientifique, disciplinaire et documentaire.

BSc constitue d’abord pour nombre de membres une initiation accélérée à la littératie numérique et introduit des pratiques de collectionnisme savant18. Ainsi Thierry, membre actif, qui, un an après avoir proposé des échanges d’après une liste des ouvrages qu’il possédait, demande le 20 juillet 2021 de l’aide sur BSc pour structurer la bibliothèque numérique inédite qu’il vient de constituer d’après sa présence dans le groupe :

Bonjour, je cherche un petit logiciel (si possible gratuit !!) pour me permettre de faire des recherches par termes dans mon stock de documents (format texte : odt, pdf, epub) se trouvant sur mon disque dur. Je stocke, je stocke… mais je voudrais pouvoir retrouver rapidement un document sans avoir à éplucher les différents fichiers. Le top serait un logiciel qui cherche aussi dans le corps des documents. Merci à vous !!

Ensuite, malgré les injonctions des modérateurs à indexer en disciplines — une démarche d’indexation vaine d’après le dispositif Facebook —, la BSc ne se conçoit pas véritablement d’une manière disciplinaire, mais bien pluridisciplinaire : la plupart des demandes, fussent-elles indexées en discipline, ne formalisent et ne revendiquent pas un ordre disciplinaire dans la forme des requêtes. Ces dernières s’articulent d’une manière très majoritairement thématique, sans identifier des sujets dans un cadre disciplinaire rigoureux ou situer des objets dans un spectre épistémologique précis. Le groupe refuse aussi toute intervention d’autorité académique, revendiquée dans sa formulation ou dans son statut, au profit d’une démarche égalitariste — identifiée à celle du faire-.

Les échanges sur la BSc témoignent aussi des lacunes de la culture documentaire et un vrai désarroi bibliographique qui s’étalent dans les requêtes des étudiants de premier et surtout de second cycle, qui forment les gros bataillons de la bibliothèque au lendemain du confinement. Ces quêtes de connaissances soulignent à quel point la connaissance est communication aussi bien que compréhension19.

La BSc constitue donc un formidable observatoire de l’ordinaire de la fabrique des savoirs, notamment du « bouillon savant » du second et du troisième cycle, et cette focale privilégiée constitue l’une des motivations des membres du groupe, notamment des plus discrets, et de ceux qui ont quitté le monde académique sans abandonner toute intérêt spéculatif : une opportunité aussi curieuse qu’inédite de « voir les savoirs 20» et de questionner leur actualité la plus immédiate sous cette forme: s’y lisent notamment l’intérêt pour tous les nouveaux champs de recherche des genres, l’inflation des recherches en matière de féminisme, et les usages d’une bibliographie anglo-saxonne —en particulier sous la forme des handbooks d’Oxford ou Cambridge—, une bibliographie loin d’être prescrite, encore à la marge de l’institution universitaire, et qui souffre d’une présence encore modeste dans les bibliothèques universitaires.

Conclusion : Un dispositif de recours participatif à l’ombre des institutions

On l’a vu : la BSc, c’est-à-dire les pratiques d’écriture observables dans le groupe Facebook nommé BSc, ne forme pas ni ne porte ni ne manifeste une homogénéité de principe. La BSc constitue plutôt un cadre où différentes formes communautaires peuvent se manifester (la forme bibliothèque, la forme université, etc.). Cette condition de possibilité est sans cesse menacée par la spécificité de l’outil utilisé : l’outil Facebook engloutit la mémoire des échanges et pilote la diffusion des flux auprès de ses membres, rendant incertaine une diffusion égalitaire et partagée des informations émises et reçues.

Pourtant, à chaque usage du groupe, l’instanciation de la possibilité communautaire se réalise : un appariement entre demande et requête peut se faire. À la BSc, le bien commun est fictivement celui du groupe tout entier (il serait, théoriquement, accessible à tous, faisant partie des archives du groupe) ; en pratique, il est celui de la seule conversation déployée au sein d’ensembles restreints d’individus qui partagent hic et nunc une problématique spécifique (telle demande d’ouvrage, telle suggestion, telle proposition d’assistance) et disparaît avec elle.

Dans ce cadre, les analyses quantitatives des traces reconstituables21 reviennent à additionner des performances de l’instant, une succession de maintenant pour reprendre une formulation de Bachimont.

La solidité du dispositif de la BSc se trouve dans l’ordre symbolique et pragmatique des formes institutionnelles de la bibliothèque et de l’université , dont le cadre et l’horizon, pour ainsi dire sublimants, ont servi de viatiques aux jeunes étudiants et chercheurs isolés dans l’épreuve du confinement : celui des échanges documentaires, d’un lieu de travail partagé, et d’un refuge face à l’adversité de la première ; les injonctions du travail académique, l’horizon de l’échange intellectuel, et le registre scientifique pour la seconde. Il s’est aussi construit et paradoxalement abrité au sein de Facebook, dispositif aussi privé que privatif, domestique et rustique, ce qui n’est pas sans contradiction pour la politicité qu’il mobilise, celle de l’économie morale de la science, et des valeurs des biens communs de la connaissance. Pour autant, dans l’urgence et l’initiative des acteurs, la communauté qu’il fait vivre introduit, par ses pratiques, des décalages significatifs. Tout d’abord, elle s’est inscrite dans un espace virtuel transcendant la relégation pour ne pas dire l’enfermement domestique. Elle a aussi fait sienne des démarches qui relèvent de l’éducation populaire et des biens communs, en s’émancipant des règles des droits d’éditeurs et d’auteurs au nom d’un « malgré tout » de la recherche empêchée. Enfin, elle a promu une « université des savoirs » qui laisse toute place aux amateurs, en défendant des rapports aussi utilitaristes qu’égalitaristes et en battant en brèche l’ordre disciplinaire en sciences humaines et sociales au profit d’une démarche thématique qui recouvre des usages multiples des savoirs, à la fois empiriques, hybrides et décloisonnés.

Références bibliographiques citées

Bert Jean-François et Jérôme Lamy, Voir les savoirs. Lieux, objets et gestes de la science, Paris, Anamosa, 2021.

Bert-Erboul, Clément (dir.) ; Fayet, Sylvie (dir.) ; et Wiart, Louis (dir.). À l’ombre des bibliothèques : Enquête sur les formes d’existence des bibliothèques en situation de fermeture sanitaire. Villeurbanne : Presses de l’enssib, 2022. Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/pressesenssib/16389

Cefaï D., « Public, socialisation et politisation : relire Dewey à l’épreuve de Mead », in Cukier A., Debray E. (eds), La théorie sociale de George Herbert Mead. Etudes critiques et traductions inédites, Lormont, Le Bord de l’Eau, 2013, p. 342-368.

Cefaï, Daniel. « Publics, problèmes publics, arènes publiques…. Que nous apprend le pragmatisme ? », Questions de communication, vol. 30, no. 2, 2016, pp. 25-64‬‬‬‬

Daston Lorraine, ******L’économie morale des sciences modernes. Jugements, émotions et valeurs******, présenté par Stéphane Van Damme, Paris, La Découverte, coll. « Futurs antérieurs », 2014.

Degenne Alain et Michel Forsé, Les réseaux sociaux. Une approche structurale en sociologie, Paris, Armand Colin, coll. « U », 1994.

Dewey John, Le public et ses problèmes, Gallimard, 2010

Joly Nathalie et Jean-Pierre Sylvestre, « Logiques d’échange et formes de sociabilité. Les réseaux d’échanges réciproques de savoirs » In : Économies choisies ? Échanges, circulations et débrouille » [en ligne]. Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2004. Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/editionsmsh/3317.

Le Marec Joëlle et François Mairesse (dir.), Enquête sur les pratiques savantes ordinaires :collectionnisme numérique et environnements matériels, Lormont, éditions Le Bord de l’eau, 2017

Ogien, Albert. « La démocratie comme revendication et comme forme de vie », Raisons politiques, vol. 57, no. 1, 2015, pp. 31-47

Zask Joëlle, « Participer, qu’est ce que ça veut dire? » Texte rédigé pour le catalogue de l’étape de Tour d’enfance à Bordeaux, 5 décembre 2018, disponible sur le blog de l’auteur : http://joelle-zask.over-blog.com/2018/12/participer-qu-est-ce-que-ca-veut-dire-2018.html


  1. Par exemple SciHub ou Libgen.

  2. Le samedi 14 mars, Édouard Philippe annonce la fermeture, dès minuit ce jour, de tous les lieux recevant du public « non indispensables à la vie du pays ». Les bibliothèques rentrent dans ce cadre. L’arrêté du 15 mars 2020 précise la liste des structures fermées ; les établissements recevant du public de type S, c’est-à-dire les bibliothèques et les centres de documentation, sont explicitement cités, in FAYET, Sylvie. « Encadré 1. Chronologie des mesures prises durant le premier confinement concernant les bibliothèques » In : À l’ombre des bibliothèques : Enquête sur les formes d’existence des bibliothèques en situation de fermeture sanitaire [en ligne]. Villeurbanne : Presses de l’enssib, 2022

  3. Le mot-dièse (hashtag) #BibliSolidaire et son double #BiblioSolidaire apparaissent sur Twitter le 14 mars 2020. Ils désignent une initiative par laquelle des utilisateurs entendent mettre à la disposition de ceux qui en auraient besoin leur propre bibliothèque personnelle. Le groupe BSc sur Facebook est ouvert deux jours plus tard, le 16 mars 2020, in CLEMENCIN, Grégoire. « Parcours 3. La Bibliothèque Solidaire du confinement, l’anti-bibliothèque ? » In : À l’ombre des bibliothèques, op. cit.

  4. Pour reprendre la reformulation synthétique de Ogien, Albert. « La démocratie comme revendication et comme forme de vie », Raisons politiques, vol. 57, no. 1, 2015, pp. 31-47.

  5. Entretien avec Christophe (prénom d’emprunt), 44 ans, professeur de philosophie au lycée, membre de BSc : « Dans la bibliothèque du confinement (…) j’ai l’impression que c’est toujours un peu nouveau, c’est toujours de nouvelles personnes qui demandent mais j’ai l’impression qu’il y a rarement des gens qui reviennent(…) Il y a des gens qui aident régulièrement. Ça, par contre, on en voit », entretien du 16 février 2021 ;

  6. in Clemencin op. cit. pour l’analyse fine des acteurs de la BSc, in Hage op. cit. sur la notion de courtage documentaire

  7. Cefaï D., « Public, socialisation et politisation : relire Dewey à l’épreuve de Mead », in Cukier A., Debray E. (eds), La théorie sociale de George Herbert Mead. Etudes critiques et traductions inédites, Lormont, Le Bord de l’Eau, 2013, p. 342-368.

  8. Certains des membres nous diront en entretien qu’ils ne fréquentent pas, ne fréquentent plus ou n’ont que peu fréquenté les bibliothèques.

  9. Repris de Clemencin op. cit.

  10. « Nous avons émis l’idée de créer un groupe Facebook pour discuter entre chercheurs autour d’un sujet commun. Notre groupe s’adresse particulièrement a tout chercheur ( doctorante, auteur, historien ou étudiant ) qui s’intéresse particulièrement aux femmes. Que votre étude soit sur les reines au Moyen âge, les révolutionnaires ou les prêtresses, nous serions heureux de vous accueillir ».

  11. On distingue ici les demandes individuelles satisfaites et non les prélèvements documentaires opportunistes dont le collectionnisme massif ne dit rien des consommations effectives ni de la possibilité même de s’y retrouver dans les immenses bibliothèques numériques personnelles ainsi constituées.

  12. Joëlle Zask, « Participer, qu’est ce que ça veut dire? » Texte rédigé pour le catalogue de l’étape de Tour d’enfance à Bordeaux, 5 décembre 2018, disponible sur le blog de l’auteur : http://joelle-zask.over-blog.com/2018/12/participer-qu-est-ce-que-ca-veut-dire-2018.html

  13. Cefaï, Daniel. « Publics, problèmes publics, arènes publiques…. Que nous apprend le pragmatisme ? », Questions de communication, vol. 30, no. 2, 2016, pp. 25-64‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

  14. Lorraine Daston, L’économie morale des sciences modernes. Jugements, émotions et valeurs, présenté par Stéphane Van Damme, Paris, La Découverte, coll. « Futurs antérieurs », 2014.

  15. Nathalie Joly et Jean-Pierre Sylvestre, « Logiques d’échange et formes de sociabilité. Les réseaux d’échanges réciproques de savoirs In : Économies choisies ? Échanges, circulations et débrouille » [en ligne]. Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2004 (généré le 03 mars 2022). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/editionsmsh/3317. ISBN : 9782735118786. DOI : https://doi.org/10.4000/books.editionsmsh.3317.

  16. Ibid.

  17. Degenne, dans son étude fondatrice sur le langage des réseaux sociaux : Alain Degenne et Michel Forsé, Les réseaux sociaux. Une approche structurale en sociologie, Paris, Armand Colin, coll. « U », 1994.

  18. Joëlle LE MAREC et François MAIRESSE (dir.), Enquête sur les pratiques savantes ordinaires : collectionnisme numérique et environnements matériels, Lormont, éditions Le Bord de l’eau, 2017

  19. John Dewey, Le Public et ses problèmes, (1927) 1983, p. 272.

  20. Jean-François Bert et Jérôme Lamy, Voir les savoirs. Lieux, objets et gestes de la science, Paris, Anamosa, 2021.

  21. Nous avons reconstitué, par scrapping, une base de données des échanges tenus dans le groupe de la création du groupe (16 mars 2020) au début du mois de février 2021, soit environ 300 jours, un peu plus de 140 000 messages produits par un peu plus de 23 000 membres du groupe