[JE] Scopsi - “Étudier la dynamique des pratiques contributives […]”

updated 09:17:57 - September 23, 2022

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Entrepris dans le cadre de l’ANR Collabora, le projet présenté ici consiste à analyser les commentaires laissés par les usagers de la base de données de films régionaux de la collection de Ciclic Centre-Val de Loire, afin d’en repérer les dynamiques contributives. Cette collection, nommée Mémoires de Ciclic, offre un corpus de commentaires d’une étendue assez exceptionnelle, car produits entre 2010 et 2021. En effet, les documentalistes de Ciclic ont favorisé très tôt le dialogue en ligne avec les usagers en les invitant à contextualiser les films, c’est-à-dire à identifier les lieux, personnes, événements qui y figurent. Ils ont maintenu l’émulation en lançant des énigmes (des questions liées à des éléments à identifier dans les films) et en gamifiant les contributions des usagers par l’attribution des récompenses symboliques appelées « Sherlocks ». On dispose ainsi d’un ensemble de données volumineux et homogène, produit dès les débuts des travaux de collaborations entre institutions culturelles et usagers.

Consacré, en 2021, à l’analyse quanti-qualitative des contenus des commentaires, le projet se prolongera en 2022 par des entretiens qualitatifs avec les documentalistes et certains usagers.

Nous situons ce travail à la jonction de plusieurs modèles scientifiques que nous présentons dans la première partie du texte. Nous y évoquons la relation entre l’institution culturelle patrimoniale et ses usagers-contributeurs ainsi que la présente Paul Rasse (2017), c’est-à-dire en tant que relation à l’initiative de l’institution. Nous faisons aussi référence à la théorie du pro-am1 et à la figure de l’amateur dans les contributions collectives (Leadbeater & Miller,2004 ; Flichy, 2010, Casemajor, 2011), ainsi qu’à la posture des amateurs qui élaborent des récits mémoriels en ligne à l’aide d’archives numérisées (Scopsi, 2020). La deuxième partie est consacrée à la présentation factuelle du corpus et des méthodes pratiquées pour circonscrire ces contributions trop volumineuses pour être lues intégralement. Enfin la troisième partie livre les premiers résultats et amorce le portrait des usagers – contributeurs de la base Mémoires de Ciclic.

Le paradigme de l’usager contributeur

Nous cherchons ici quel paradigme peut être appliqué aux usagers-contributeurs des institutions culturelles; ou plutôt quels paradigmes, car les angles d’approche sont divers.

La relation de l’usager à l’institution culturelle et son statut dans cette relation

Selon Paul Rasse (2017,) l’activité patrimoniale peut être considérée comme une activité communicationnelle et la médiation opérée entre les musées et leurs visiteurs évolue continuellement. Ainsi l’éducation populaire, qui considère le public comme une masse à élever vers la culture des classes dominantes, a cédé la place, dans les années 1970, à l’animation socio-culturelle dans laquelle un public est invité à célébrer les productions culturelles sur un mode distractif. Le modèle évolue à la fin du XXème siècle vers celui d’une institution passeuse de culture dont le rôle est de conduire l’usager à s’approprier l’offre culturelle. Selon le modèle de Paul Rasse, l’animation proposée par Ciclic entretient avec les usagers une relation de type « socio-culturelle », car il s’agit d’un « jeu » dont les règles sont définies au préalable par l’institution qui en contrôle l’exécution. Toutefois, elle autorise une part de créativité et une large autonomie chez les usagers, car la virtualité du web encourage une relation directe entre le patrimoine et les internautes. Le jeu des énigmes à résoudre encourage les visiteurs à passer de longs moments en tête à tête avec les films et à en co-construire la connaissance. Ce procédé relève donc aussi d’une médiation de type « passeur de culture »

Les collaborations bénévoles : pro-am et figures de l’amateur

Le think tank britannique DEMOS (Leadbeater & Miller, 2004), souligne que, à la fin du XXème siècle, l’activité des bénévoles a pris une ampleur remarquable dans l’économie. Ils qualifient de pro-am, une nouvelle catégorie d’amateurs qui travaillent avec des standards professionnels, et suggèrent au gouvernement anglais de favoriser cette activité car “Pro-Ams can achieve things that until recently only large, professional organisations could achieve”2.

Patrice Flichy affine cette figure de l’amateur. A la définition, proposée par DEMOS, d’un amateur venu concurrencer le professionnel sur son terrain, il substitue l’idée d’un amateur qui occupe l’espace libre entre le profane et l’expert et doué d’un fonctionnement propre, lié à son intégration à un réseau qui favorise les apprentissages mutuels et le développement des expertises quotidiennes. L’amateur ne vient pas concurrencer l’expertise du professionnel mais convoque des expertises spécifiques. Quant à la nature de ces expertises, Nathalie Casemajor identifie en 2011, deux catégories de rôles dans les dispositifs collaboratifs de Bibliothèque et Archives Canada. L’usager témoin est caractérisé par le fait qu’il puise dans sa mémoire personnelle pour contribuer à la redocumentarisation d’un fonds. Le rôle d’usager expert « recouvre plus largement l’ensemble des connaissances spécialisées dont les internautes peuvent faire bénéficier les institutions patrimoniales » (Casemajor, 2011, par. 18).

Ces travaux, nous aideront à déterminer si les pratiques des usagers de Ciclic, qui viennent interroger les catégories de définition de l’action patrimoniale, relèvent du simple témoignage, d’une expertise propre ou si elles révèlent l’adoption des méthodes des professionnels du patrimoine.

Les marqueurs des mémoires régionales d’amateurs

Claire Scopsi, étudie des blogs et sites mémoriels d’amateurs (individuels ou associatifs) consacrés à l’histoire régionale de deux territoires distincts : les bassins miniers du Pas-de-Calais et la ville de Nice (Scopsi, 2020). Elle constate que leurs mises en scène du passé régional présentent des similitudes :

  • les auteurs soulignent avec tristesse ou colère les disparitions des traces du passé (bâtiments, paysages coutumes),
  • ils militent pour leur conservation critiquent les choix des autorités locales ou des institutions patrimoniales,
  • ils insistent sur les aspects douloureux, ou tragiques de l’histoire locale.

Ces caractères apparaissent comme les marqueurs des récits d’histoire locale émanant des habitants. Ils relèvent d’une mémoire émotionnelle, subjectivante, parfois douloureuse, qui entre en conflit,notamment lors des opérations de classements aux listes du Patrimoine, avec la distance scientifique et administrative requise dans les processus de patrimonialisation (Davallon, 2006). Les commentaires des usagers de Mémoires de Ciclic devraient donc présenter les mêmes caractéristiques émotionnelles. Mais les contributeurs interviennent dans un cadre institutionnel qui les contraint, ce cadre est-il susceptible de modifier leur posture mémorielle ?

Ces modèles ont conduit au questionnement suivant :

Les contributeurs de Mémoires de Ciclic sont-ils dans une posture de « public », c’est-à-dire dans un rapport descendant d’animation socio-culturelle utilisant le jeu, ou bien, leurs contributions à la contextualisation des films induisent-elles une posture de pro-am, experts de l’histoire locale, qui décalent et inversent la direction de l’action patrimoniale?

Composition du corpus et analyse quantitative

Ciclic Centre-Val de Loire, agence régionale pour le livre et l’image, est un service public culturel né de la coopération entre la Région Centre-Val de Loire et l’État3. C’est une structure originale qui intervient dans plusieurs domaines culturels : le cinéma d’animation, le livre et la lecture, l’éducation artistique et le patrimoine filmé, en assurant notamment :

  • Un fonds de soutien au cinéma, à l’audiovisuel et au secteur du livre.
  • La consolidation des projets et des parcours des professionnels et des artistes par le biais de formations et de résidences.
  • Des programmes d’éducation à l’image et au livre sur le temps scolaire et extra-scolaire.
  • La gestion et la valorisation d’une collection de films d’archives « régionaux 4».

Mémoire, les images d’archives en région Centre, est un site public destiné à valoriser la collection en en permettant la libre consultation en ligne. En février 2022, 13261 films numérisés sont proposés à la consultation, accompagnés d’une notice descriptive rédigée par les documentalistes de Ciclic pour ménager des points d’accès divers aux films. Ils ont été produits entre 1920 et nos jours. Ce sont des fictions, des reportages ou des films de famille, réalisés par des amateurs ou des professionnels. Ciclic organise leurs diffusions, et encourage leur réutilisation au sein de nouvelles œuvres.

Dès sa création en 2010, Mémoires de Ciclic favorise la participation active des internautes abonnés en créant les Sherlocks5, un jeu d’énigme animé par un documentaliste de Ciclic. Il consiste à mettre en avant un ou plusieurs films de la collections en demandant aux internautes d’identifier les lieux, monuments, objets ou événements présentés. Cette opération a un double objectif : focaliser l’attention des internautes sur le film et aider les documentalistes à le documentariser6. En effet, sur les films inédits il n’existe souvent aucune information, ni identification des contenus. L’appel à la culture locale des internautes est parfois la seule solution pour reconstituer les contextes. Les internautes communiquent donc leurs découvertes dans les zones de commentaires situées sous le film. Leurs contributions sont modérées par un documentaliste qui vérifie et valide les suggestions.

Ce sont ces commentaires que nous exploitons dans le cadre du projet. Une sauvegarde de la base de données de Ciclic a été communiquée à l’équipe du projet. Elle comporte 11526 commentaires saisis entre le 21 octobre 2010 (commentaire le plus ancien) et le 25 février 2021 (commentaire le plus récent). Pour « entrer » dans les contenus, trois types de traitements ont été appliqués :

Les comptages des commentaires

La sauvegarde a été chargée dans Mysql via l’application XAMP. Des requêtes SQL ont été passées pour extraire des rapports. Certains rapports ont été retraités sous Excel à l’aide de tableaux croisés pour produire des graphiques. Conformément à la convention signée entre Ciclic et l’université Paris-Nanterre, les données sont anonymes car la table des noms d’utilisateurs n’a a pas été communiquée ; les utilisateurs sont donc identifiés par un numéro (id dans la base). Néanmoins, le contenu des commentaires a permis d’identifier un utilisateur n°10 (codé U10), auteur d’environ un tiers des commentaires. Il s’agit manifestement d’un modérateur appartenant à Ciclic. Cet utilisateur a été exclu des comptages afin de se concentrer sur les commentaires des usagers (soit 8182 commentaires). Les comptages ont permis de cerner le comportement global des usagers :

  • 395 usagers ont produit au moins 1 commentaire
  • 3 usagers ont produit chacun plus de 1000 commentaires
  • 6 profils d’usagers ont été définis :
Type Nombre de commentaires par usager Nbre d’usagers %age des usagers %age des commentaires
Massif >1000 commentaires 3 0,7% 82,3%
Régulier + de 20 commentaires (en fait de 20 à 76) 16 4% 7%
occasionnel + de 10 à 20 commentaires 16 4% 2,7
Très occasionnel de 2 à 10 commentaires 125 31,7% 5%
Unique un seul commentaire 234 59,3 % 2,8%

3 usagers, produisent plus de 80% des commentaires. La loi de Pareto se vérifie souvent dans les communications en ligne7, mais, ici, la distribution est extrême et cela oblige à relativiser tous les comptages. En effet, les courbes de distribution des horaires de « postage » des commentaires sont très dépendantes des horaires de postage des utilisateurs massifs, et les variations d’activité au fil des années, correspond aussi aux comportements des usagers massifs. Ces 3 personnes qui totalisent 80% des commentaires influencent considérablement les résultats des comptages.

Relation entre les caractéristiques du film et le nombre de contributions

Nous disposions des tables de relations entre les commentaires et les films, ainsi que des tables de relations entre les films et les mots-clés qui leurs sont appliqués par les documentalistes. Cela nous a permis de dénombrer les commentaires en fonction des caractéristiques des films, notamment leur date de production et leur thème.

Nombre de films dans la collection par date de film (année de production)
Nombre de films dans la collection par date de film (année de production)
Nombre de commentaire par date de film
Nombre de commentaire par date de film

Cette opération montre que les commentaires suivent la composition temporelle de la collection et ne permet pas d’affirmer que les usagers sont plus actifs sur les films d’une époque donnée.

On observe un phénomène similaire pour la répartition par thèmes. Sur les 50 thèmes les plus commentés, 34 sont aussi les plus présents dans la base des films. Il est donc difficile de déterminer si les usagers commentent les films selon leurs centres d’intérêt, ou selon l’offre de la cinémathèque.

Enfin les comptages montrent une importante limite liée à une pratique particulière : les usagers, notamment les usagers massifs, rédigent de longues analyses de contenus séquence par séquence. Ce travail produit de très longs textes qui sont postés en plusieurs commentaires (parfois une dizaine). Ainsi un nombre élevé de commentaires associé à un film, résulte tantôt d’échanges nombreux autour de ce film, tantôt d’une analyse minutieuse émanant d’un seul usager.

Pour cette raison, nous n’avons pas surinvesti l’analyse quantitative et lui avons associé une analyse de contenus.

Analyse des contenus : méthode et résultats

Nous avons estimé que des sous-corpus d’une centaine à quelques centaines de commentaires, présentés sous forme de tableaux Excel, permettaient de parcourir assez efficacement les contenus. Nous avons adopté la méthode suivante pour extraire les sous-corpus :

  • élaboration de questions de travail à partir des approches théoriques que nous avions envisagées,
  • recherche de « marqueurs sémantiques » c’est-à-dire de termes susceptibles de figurer dans les messages abordant la question, en nous aidant notamment de listes calculées par Cirrus Search.
  • réalisation de requêtes d’extraction en SQL intégrant les marqueurs sémantiques.

Les questionnements

Rappelons la question principale :

Q Les contributeurs de Mémoires de Ciclic sont-ils dans une posture de « public », c’est-à-dire dans un rapport d’animation socio-culturelle utilisant le jeu (les Sherlocks) ou dans une posture de pro-am experts de l’histoire locale ?

Elle se décline en sous-questions :

Q’1 Les usagers sont-ils principalement motivés par la gamification, c’est à dire, les gratifications symboliques et la compétition pour résoudre l’énigme.

Q’2 Leur contribution active relève-t-elle d’un crowdsourcing dont la valeur réside dans le nombre des contributeurs ou bien de l’apport d’un savoir particulier.

Q’3 dans ce dernier cas, quelle est la nature exacte de ce savoir ?

Exemple de termes utilisés dans les extractions de sous-corpus (liste partielle) :

  • désignations d’éléments contenus dans les images pour répondre aux énigmes: rue, place, avenue, église etc.
  • méthodes de recherche et outils : zoom google map pages jaunes 3D gallica
  • documents externes comparés avec les contenus des films : carte postale, livre, delcamp, auction
  • intervention corrective : erreur, confusion, trompé, corrig*, correction
  • assertion : surement, certainement, suis certain*
  • précaution, suggestion : semble, parait, apparemment, doit, « je pense », l’impression, « pourrait bien »…

Exemple de requête : SELECT id, id_user,comment FROM 'comments' WHERE comment like '%carte postale%' OR comment like '%carte postale%' OR comment like '%delcampe%' OR comment like '%auction%'

Les résultats de l’analyse des sous-corpus

La lecture des sous-corpus a permis d’éclaircir le comportement des usagers. En ce qui concerne la posture du public (Q1), les commentaires montrent que les énigmes lancées par les documentalistes orientent les centres d’intérêt des usagers vers les films mis ainsi en lumière. Mais le jeu n’est pas la motivation principale des usagers (Q’1). Les échanges montrent que le plaisir de l’enquête et le souci de contribuer à l’enrichissement de la mémoire cinématographique locale sont les gratifications premières des usagers. On ne peut pas parler de contribution « de foule » dans la mesure où les usagers les plus investis sont peu nombreux. Pour autant, les usagers ne sont pas des experts de l’histoire locale et n’apportent souvent pas un savoir préalable, mais ils développent une méthodologie spécifique et ont soin d’apporter une information juste et précise. En ce sens, les usagers de Mémoires de Ciclic sont devenus des experts de la contextualisation de films de patrimoine.

Nous allons développer ces résultats.

L’enquête patrimoniale plus que le jeu

Les précisions topographiques ne sont pas les seuls éléments factuels apportés. Les usagers nomment également les personnes visibles dans le film, identifient des marques de voitures anciennes, ou apportent des informations sur les traditions :

Coiffe d’origine citadine, le bonnet de Saint Brieuc compte parmi les coiffes les plus élégantes de Bretagne.On retient deux modes pour porter la coiffe qui se caractérisent par une coiffure différente :

  • La première consiste à se coiffer selon un usage citadin. Les cheveux sont crêpés afin de réaliser une coque à l’avant de la tête. Le bonnet est porté en arrière. Cette variante est adoptée pour le costume de cérémonie. (comment 553,user 221)

La réponse aux énigmes semble donc une motivation importante pour les usagers ; pourtant les mots « énigme » ou « propositions » ou « Sherlocks », qui renvoient à cette animation, figurent assez rarement dans les commentaires des usagers (2 fois seulement sur 8000 commentaires pour le terme Sherlocks). Ils sont principalement utilisés par le modérateur pour inciter les usagers à poster des réponses aux énigmes (ce qui indique que soit l’usager apporte des information « pour le plaisir » indépendamment du jeu, soit qu’il n’a pas compris comment poster sa réponse). Les usagers semblent se piquer au jeu de la recherche sans forcément être attachés à l’attribution de certificats ou à la compétition. Le jeu d’énigme apparaît comme une motivation initiale qui cède le pas au plaisir de l’enquête patrimoniale et au souci de contribuer à la description précise du patrimoine.

Une éthique de la fiabilité

Cette préoccupation patrimoniale transparaît dans les méthodes employées par les usagers qui n’omettent jamais de citer leurs sources. Les affirmations péremptoires sont plutôt rares et le souci de fournir une information fiable est manifeste. Les hypothèses non vérifiées sont exprimées au conditionnel notamment lorsque l’usager fait appel à ses souvenirs propres:

En 0:21, mes souvenirs sont vagues car j’ai connu ce lieu tel que dans le film, étant enfant, mais je pense que nous sommes apparemment au lieu-dit “Rochepinard”. Sauf erreur de ma part, on voit ici l’écluse du canal qui reliait la Loire au Cher (comment 426, user 235).

Les usagers respectent donc une forme d’éthique en indiquant leur méthode et les liens vers des documents en ligne qui confirment leurs affirmations. On relève :

  • des sites de vente de cartes postales http://www.delcampe.net/
  • l’encyclopédie Wikipedia
  • des blogs de particuliers amateurs d’histoire régionale : ex http://www.lemaire1957.net/
  • Google Street view
  • Google Maps
  • les Cartes Michelin
  • des collections numérisées d’ archives municipales
  • d’autres films de la collection Ciclic…

[…] Sur cette 1ere carte postale on voit un pont avec une rampe d’accès sur la droite https://images-03.delcampe-static.net/img_large/auction/000/418/905/005_001.jpg, rampe que l’on retrouve au fond de cette autre carte https://images-03.delcampe-static.net/img_large/auction/000/223/594/637_001.jpg qui est intitulée “la plage” de saint-Michel-sur-Orge. L’arche de ce pont ressemble assez à celle du film au point de vue largeur et hauteur. Les baigneurs pourraient donc se trouver dans l’Orge à Saint-Michel-sur-Orge, lieu que l’on retrouve sur les films de Monsieur Alexis Debrosse comme « Juvisy - La Fête de l’eau (11628) », « Châteaux de la Loire (11621) ». (comment 11627, user 1017)

L’enquête se poursuit dans la « vraie vie » , en consultant les « anciens », en faisant appel à des réseaux de collectionneurs ou aux professionnels des archives :

Je me suis un peu renseigné auprès d’anciens de la commune de Luisant et en allant me promener dans la rue de la Vallée de l’Eure (comment 4549, user 1027).

On peut inclure dans cette éthique les corrections d’informations erronées, car les usagers n’hésitent pas à signaler non seulement les erreurs des documentalistes, mais aussi leurs propres erreurs :

Correction de mon erreur sur l’énigme de ce film. Après le visionnage du film « Jour de communion 11658 » je constate que nous sommes au même lieu, (…) Avec mes excuses pour cette erreur de mai 2013. (comment 8411, user 1017)

Ces méthodes, employées pour renforcer l’autorité des contextualisations, montrent que l’approche des usagers n’est pas seulement ludique, mais qu’ils se sentent investis d’une mission patrimoniale. Cela est bien sûr très sensible dans les messages des utilisateurs « massifs » qui prennent des formes très standardisées : énoncés très factuels (les noms de lieux sont suivis de leurs points SIG), informations sourcées (indication de l’URL du document faisant preuve), séquences désignées par leurs «TCIN-TCOUT 9». Ces contributeurs ne commentent jamais la mémoire de façon émotionnelle.

[…] de 5:57 à 6:07 passage à La Ferté-Beauharnais devant «à l’Auberge des 3 Canards» Route de Romorantin 47.5414105,1.8474203 auberge aujourd’hui disparue https://www.delcampe.net/fr/collections/cartes-postales/france/autres-communes-41/la-ferte-beauharnais-auberge-des-3-canards-et-route-de-romorantin-etat-922661704.html. Probablement une erreur de montage du film ne suivant pas l’ordre chronologique ? (comment 10305 user, 1017)

Amateurs méthodiques plutôt qu’experts ou témoins.

La rigueur de cette pratique rappelle celle des participants de la collection PhotoNormandie sur Flick’R10. Même si les méthodes diffèrent, les deux groupes ont mis au point leur procédé et sa formulation sous une forme conventionnelle. Cependant, les amateurs de Photos Normandie sont des « experts » du débarquement en Normandie, qu’ils étudient en tant que collectionneurs ou historiens amateurs, tandis que les enquêteurs de Mémoire de Ciclic se défendent d’être des experts de leur histoire régionale.

Bonjour d’un soi-disant “expert”11, (comment 393,user 221)

D’ailleurs de quoi seraient-ils experts ? Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ils n’apportent qu’occasionnellement leur connaissance personnelle de la région. Les messages montrent qu’ils s’attaquent à des énigmes portant sur des sujets ou des territoires qu’ils ne connaissent pas, et compensent cette ignorance par une observation minutieuse des images et une importante recherche documentaire. Il faut remarquer que les catégories de Casemajor ne s’appliquent pas dans le cas de Ciclic, puisque les contributeurs ne sont ni des témoins directs, ni des experts en histoire locale. Pour autant, certains développent une réelle expertise de la recherche documentaire, du repérage des sources et des outils de recherche du web :

Vous allez dire que je m’amuse bien… oui, j’ai le temps comme je suis à la retraite… mais j’ai déjà fait toute la côte bretonne de St-Malo à Vannes (en plusieurs fois quand même !) avec des vues aériennes rapprochées de Google Maps et je n’ai rien trouvé de semblable par rapport aux vues du film. (comment 484, user 235)

Les usagers agissent dans un entre-deux : un espace d’activité qui demande une pratique élaborée de la recherche sur le passé, mais non une méthode d’historien. La contextualisation des archives est une tâche d’archiviste ou de documentaliste mais elle est si chronophage que peu de professionnels peuvent s’y livrer à loisir. Le rôle des usagers est donc, non de se substituer aux professionnels de l’information, mais de les assister, d’apporter leur application et leur temps libre pour les aider à accomplir ces tâches. C’est pourquoi on constate une relation importante avec le modérateur-documentaliste : c’est lui qui détermine les énigmes, pointe certains indices, valide les suggestions. Les usagers lui rendent compte et reçoivent ses félicitations, dans une relation cordiale mais assez hiérarchisée.

Cet encadrement influence la teneur émotionnelle des commentaires. Certes, on y trouve parfois regrets face aux changement intervenus dans l’urbanisme :

[…] Sur cette autre carte on retrouve la maison à gauche de l’hôtel en 3:22 ainsi que celle visible en 2:41 http://images-00.delcampe-static.net/img_large/auction/000/349/823/105_001.jpg Malheureusement aujourd’hui ce n’est plus que du béton… (comment 3869,user 1017)

Mais ces remarques sont rares. De même, les évocations d’événements dramatiques, notamment des guerres mondiales, très présentes dans les sites mémoriels d’amateurs, sont ici peu nombreuses. On ne trouve pas non plus de messages protestant contre les choix patrimoniaux ou revendiquant des classements de bâtiments.

Conclusion

L’explication, qui sera à confirmer au cours de la phase des entretiens qualitatifs, est que le choix des documentalistes de Ciclic de promouvoir certains films ou thèmes dans les énigmes, diversifie le regard porté sur le passé et limite la complaisance dans les guerres, les destructions ou les drames. Le travail d’enquête conduit les contributeurs à rechercher dans les images de la guerre et de l’occupation des indices pour reconstituer les faits, et cette distance intellectuelle ne les encourage pas à effectuer des commentaires sur « les malheurs de la guerre ». L’abondance des images disponibles dans lesquelles les habitants les plus âgés retrouvent les lieux et les personnes connues jadis, compense les évolutions et les disparitions, et les usagers soulignent la joie de revoir ce passé plutôt que leur angoisse face aux transformations.

Sous cet éclairage, le travail des documentalistes de Ciclic a pour effet de mettre le passé « à sa juste place » dans la culture commune, c’est à dire comme une période révolue, mais que l’on peut rappeler autant que de besoin grâce à l’importante documentation rassemblée.

Pour confirmer ou mieux comprendre cet effet de l’institution, il faudra, outre la réalisation des entretiens qualitatifs, porter l’étude sur les commentaires livrés par le ou les documentalistes modérateurs. Cela permettra de savoir si cette action de régulation est consciemment menée par l’animateur, ou si elle est un effet induit par son autorité institutionnelle.

Bibliographie

Casemajor Loustau, N. (2011). La contribution triviale des amateurs sur le Web : Quelle efficacité documentaire ? Études de communication. langages, information, médiations, 36, 39‑52. https://doi.org/10.4000/edc.2532

Davallon, J. (2006). Le don du patrimoine : Une approche communicationnelle de la patrimonialisation. Lavoisier : Hermès science.

Flichy, P. (2010). Le Sacre de l’amateur : Sociologie des passions ordinaires à l’ère numérique. Seuil. http://www.seuil.com/livre-9782021031447.htm

Leadbeater, C., & Miller, P. (2004). The Pro-Am Revolution : How enthusiasts are changing our economy and society. Demos.

Rasse, P. (2017). Le musée réinventé : Culture, patrimoine, médiation (Vol. 1‑1). CNRS éditions.

Salaün, J.-M. (2007). La redocumentarisation, un défi pour les sciences de l’information. Études de communication, pp.13–23.

Scopsi, C. (2020). Mémoires des amateurs en ligne : Nouvelle mise en scène du patrimoine local. In Dispositifs du visible et de l’invisible dans la fabrique des territoires. Sous la direction de Cécile Tardy et Marta Severo. (L’Harmattan). https://editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=66395

Sinclair, S. & Rockwell, G. (2016). Voyant Tools. Web. http://voyant-tools.org/.


  1. Professionnel-amateur.

  2. Les pro-am peuvent réaliser des choses que, jusqu’à récemment, seules les grandes organisations professionnelles pouvaient accomplir. (Leadbeater & Miller, 2004, p.8). trad. de C. Scopsi.

  3. Ciclic nait officiellement en 2012, mais intègre progressivement des structures culturelles locales préexistants dont les missions et ressources sont intégrés à la nouvelle agence.

  4. La notion est multiple : films produits par des habitants ou natifs des six départements de la région Centre-Val de Loire, qu’ils soient professionnels de l’image ou amateurs. Films consacrés à la région centre.

  5. A partir de décembre 2021, une nouvelle version du site est mise en ligne. Les Sherlocks ont été abandonnés.

  6. Selon Jean Michel Salaün, documentariser « c’est, ni plus ni moins, traiter un document comme le font, ou le faisaient, traditionnellement les professionnels de la documentation (bibliothécaires, archivistes, documentalistes) : le cataloguer, l’indexer, le résumer, le découper, éventuellement le renforcer, etc. » (Salaün, 2007, p. 3)

  7. Ce fait est relevé par les analystes de communication digitale. Par exemple dans :

    Akrich, M. (2012). Les listes de discussion comme communautés en ligne: outils de description et méthodes d’analyse.

  8. Voyant Tools (voyant-tools.org) est un environnement en ligne de lecture et d’analyse de textes numériques. Cette plateforme est un projet open source mené par une communauté académique internationale dont le leader est l’Université d’Alberta (Etats-Unis).

  9. Dans un film, une séquence ou un plan sont désignés par leurs Time code d’entrée (TCIN) et time code de sortie (TCOUT).

  10. Sur cette re-documentarisation en ligne d’une base de photos et de films du débarquement de la seconde Guerre mondiale en Normandie, voir Peccatte, P. (2009, septembre 2). Pour une diplomatique des images numériques http://blog.tuquoque.com/post/2009/09/02/Pour-une-diplomatique-des-images-num%C3%A9riques

  11. C’est d’ailleurs la seule fois où le terme «expert» apparaît dans les plus de 8000 commentaires des usagers.