[JE] Moulin - “Petite anatomie d’une conversation scientifique […]”

updated 20:52:59 - August 8, 2022

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L’Architecture considérée sour le rapport de l’art, des moeurs et de la législation, publié en 1804, est l’ouvrage à la fois le plus célèbre et le plus énigmatique de toute l’architecture moderne européenne. Son auteur, Claude-Nicolas Ledoux, architecte le plus en vue de l’Ancien Régime, alors tombé en disgrâce, le concevait tout à la fois comme un testament de son oeuvre construit et gravé et comme une vision d’avenir. Ce livre articule un texte fascinant (une sorte de synthèse du siècle des Lumières dans un style poétique obscur et déroutant) et 125 gravures magnifiques (consacrées à l’usine de la Saline de Chaux et à la ville idéale projetée dans son prolongement). Il est devenu aujourd’hui un objet patrimonial complexe, impliquant au moins trois dimensions. 1°) Patrimoine littéraire et livresque d’abord. Les exemplaires du livre de Ledoux, lequel représente un moment important de l’histoire du livre d’architecture en Europe, sont rares et constituent de précieux objets que la dynamique du projet a contribué, comme on le verra, à valoriser au sein des différentes institutions partenaires. 2°) Patrimoine iconographique ensuite, avec les 500 gravures prévues dans le projet éditorial d’origine, qui devait compter cinq tomes et rassembler l’ensemble de l’oeuvre construite et projeté de Ledoux. L’étude exhaustive de ce corpus gravé, menée actuellement par Séverine Guillet dans le cadre d’un contrat doctoral financé par le Labex1, est d’ailleurs une des pièces essentielles du projet d’ensemble. 3°) Patrimoine architectural enfin, qui prend corps, au-delà des représentations de la gravure, dans le site de la Saline Royale d’Arc-et-Senans, chef d’oeuvre de l’architecture industrielle et visionnaire de Ledoux, classée au patrimoine de l’UNESCO, aujourd’hui EPCC du département du Doubs, et partenaire institutionnel du projet (https://www.salineroyale.com). Or, le livre de Ledoux, si riche de toutes ces potentialités patrimoniales, reste pourtant d’un accès très difficile: tant du point de vue matériel (le livre est rare, l’ensemble des 500 gravures du projet éditorial complet est dispersé) qu’intellectuel (le texte en est d’une lecture ardue). Né de ce constat, le projet LEDOUX, accueilli au sein du Labex Les Passés dans le Présent2, travaille à une édition numérique du grand chantier éditorial inachevé de l’architecte, afin de rendre facilement accessible à tous les publics, ce patrimoine littéraire, iconographique et monumental, que le livre prétendait justement fixer et léguer à la postérité. Édition numérique… et collaborative, puisqu’elle réunit une dizaine de chercheurs de plusieurs domaines (historiens de l’art et de l’architecture, conservateurs, historiens et historiens des idées, spécialistes de littérature, de philosophie ou encore d’économie3…) penchés ensemble sur un texte dont l’épaisseur des strates de sens semblait appeler d’elle-même le principe d’une collaboration scientifique pluri-disciplinaire. Encodé avec la Text Encoding Initiative, le texte de Ledoux est mis à disposition de l’équipe dans une première publication HTML - publication web totalement inédite pour cet ouvrage. Les chercheurs l’annotent, de façon asynchrone, avec l’outil open source Hypothesis (web.hypothes.is). Leur lecture collective exhaustive est structurée, tout au long du projet, par une quinzaine de weminaires mensuels qui programment, à chaque fois, l’étude d’une séquence du texte qui fait l’objet des discussions, entre échanges vivants et annotations postées en amont. Dans une deuxième phase du projet, et à partir du matériau hétérogène d’annotation, le noyau resserré des chercheurs les plus directement impliqués, ou “super-contributeurs” (Istasse, 2020) rédige l’appareil critique définitif.

Relevant de ce que Kalir et Garcia appellent une “curated conversation” (Kalir & Garcia 2019), à savoir la lecture, l’annotation et la discussion d’un même texte par une communauté invitée et choisie (ici une communauté scientifique et académique4), le projet LEDOUX n’engage donc pas de dimension participative voire démocratique. C’est un point important, non seulement pour la question de l’autorité scientifique (qui est ici légitimée en amont, par le choix de chercheurs aux travaux reconnus et en aval par le protocole d’édition fixé) mais aussi parce qu’un tel dispositif collaboratif (et non pas participatif) a des conséquences, on va le voir, sur la forme et la place spécifiques qu’y prend la dynamique conversationnelle et sur les choix d’éditorialisation d’édition définitifs.

Nous souhaiterions donc nous arrêter sur la façon dont ce groupe de chercheurs, dont aucun, hormis Emmanuel Chateau-Dutier (à la fois historien de l’architecture et spécialiste des humanités numériques) n’avait jamais expérimenté de telles pratiques numériques collectives au préalable, s’est approprié tout à la fois l’objet (ce livre-patrimoine, que beaucoup, selon leur discipline découvraient totalement ou partiellement) et les moyens numériques de l’appréhender collectivement (notamment le travail d’annotation en ligne). Ce bref bilan pourra sans doute fournir non pas une réflexion à nouveau frais (ce qui serait bien présomptueux étant donné mon outillage encore rudimentaire en matière de sciences de l’information), mais plutôt le regard d’un nouveau venu, sur quelques grandes questions posées par la recherche, la production et l’édition des savoirs en SHS à l’ère numérique ainsi que sur les enjeux liés à la patrimonialisation en contexte numérique.

En revenant sur l’organisation collective concrète du projet LEDOUX (un webinaire mensuel de lecture et d’annotation du texte), sur les solutions adoptées pour annoter (notamment l’usage du client Hypothesis), mais aussi sur l’objectif scientifique précis que nous visons (à savoir la rédaction, dans la deuxième phase du projet, d’un appareil éditorial critique numérique du texte de Ledoux, qui ne se confonde pas avec la conversation annotée de la première phase), il est possible d’interroger au moins trois points d’articulation ou de tension qui figurent parmi les nouveaux enjeux de la communication scientifique numérique en SHS: (1) l’articulation entre des formats textuels d’abord (littéral ou papier d’une part, numérique d’autre part) ; (2) entre des régimes conversationnels (synchrone et asynchrone) ensuite; (3) enfin, articulation entre ces dynamiques conversationnelles et sociales elles-mêmes et leur remédiation dans un appareil critique définitif.

Le texte en partage

La mise à disposition du texte de Ledoux en HTML, et sa lecture collective lors du webinaire, mettaient nécessairement en jeu le passage d’un régime textuel littéral à un régime numérique. Chacun, bien entendu, avait déjà une certaine habitude de la lecture et du travail sur des publications en ligne. Et on a très vite pris la mesure de toutes les potentialités de circulation et de manipulation que la version numérique html (inédite) permettait pour ce texte dont le sens ne se révèle justement que par jeux d’échos et de réseaux. Ainsi, la simple possibilité d’émettre des recheches par mot (démarche qui était jusqu’ici très lourde sur le pdf numérisé de gallica) s’est révélée fantastiquement féconde, pour faire apparaître, même de façon ad hoc, et avant tout travail d’indexation structuré, des liens et des réseaux thématiques. Mais il est remarquable qu’avant même toutes ces nouvelles modalités évidentes de lecture, c’est surtout une extraordinaire mise en commun du livre, que cette première édition a rendue possible. Paradoxalement, la lecture vivante et simultanée s’est trouvée favorisée par le dispositif distanciel du weminaire puisque le partage du livre à l’écran (avec l’option “partage d’écran” du logiciel de visioconférence) matérialise, symboliquement et physiquement, la réunion des chercheurs autour du même texte, et plus encore autour du même support textuel. Car même si chaque lecteur a bien sa propre interface machine, les manipulations et le déroulé du texte à l’écran, le rythme de lecture et la circulation dans le texte sont partagées et s’imposent à tous. Comme si le régime numérique poussait l’appropriation collective du texte un cran plus loin que le séminaire physique de lecture, où chacun travaille sur son exemplaire, dans lequel il est libre de circuler secrètement. La distinction trouve certes assez vite ses limites, car l’utilisateur de l’ordinateur peut tout aussi bien (et nous le faisions, bien sûr) ouvrir, à côté du logiciel de visio-conférence où le texte est partagé, sa propre page de navigateur avec le texte, de nouveau soumis à son seul empire. Mais c’est justement cet équilibre entre une circulation indiviuelle dans le texte et une circulation forcément collective, qui est intéressante. Autre paradoxe: la numérisation du texte, loin d’ouvrir immédiatement au nouveau régime textuel éclaté, avec ces « modes de lecture discontinus, segmentés, fragmentés » (Chartier 2014; Sauret 2020), a au contraire accouché de la première expérience d’une lecture collective continue, c’est à-dire rigoureusement cursive, exhaustive, et suivie de cet ouvrage aux allures de monument, dans lequel on avait l’habitude d’entrer par toutes les portes (et surtout par la gravure). Une lecture cursive, donc, à ce point déconcertante pour les spécialistes de Ledoux, que certains esprits impatients, onservateurs des travaux de notre groupe, ont pu critiquer une méthode par « saucissonage » du texte, parce qu’ils envisageaient plutôt un travail organisé thématiquement, sans comprendre que notre chapitrage ad hoc (nous avons déterminé, tant bien que mal, des sections d’une trentaine de pages) n’avait d’autre but que de permettre, dans la double contrainte du calendrier et du collectif, de tourner l’une après l’autre et ensemble, les 240 pages du livre en un an et demi. C’est bien le livre qui a organisé et structuré notre travail. Et, si quelques uns, qui le connaissaient bien, l’avaient lu une ou plusieurs fois en entier, et travaillé par le passé, la plupart des collègues l’ont lu, peu ou prou, au rythme des webinaires.

La double conversation

Ces moments de lecture et d’élucidation collective lors des séances de webinaire étaient préparés en amont par le travail d’annotation, individuel et asynchrone, avec le client Hypothesis. Si l’outil, quoique d’un usage pas toujours intuitif (connection en deux temps pour annoter dans un groupe; absence d’auto-complétion des tags), a été très rapidement et facilement pris en main par l’équipe, il a été plus difficile d’articuler ensemble ces deux régimes de conversation. D’un côté l’annotation asynchrone, produite à distance, au rythme et aux horaires de chacun, dans des interactions plutôt duelles que globales (avec notamment la possibilité de répondre à une note ou de susciter une annotation par un collègue), pas toujours facilement consultable et synthétisable ; d’un autre côté, la communication en présence de l’ensemble du groupe autour de la lecture du texte. S’il fallait traduire ce décrochage que nous avons concrètement parfois éprouvé, en termes de théorie de l’information, on évoquerait quelque chose de l’ordre de la difficulté à articuler « les intéractions polylogales en présentiel » avec les « transactions communicationnelles distribuées et recourant à des supports pérennes » asynchrones (Zacklad 2004). Une tension qu’on a souvent résolue en établissant, avant les séminaires, une synthèse des annotations mensuelles afin de baliser et orienter efficacement une partie de la discussion orale, à partir des remarques, des questions et des commentaires postés par les collègues. De ce point de vue, l’outil des tags, proposé par le client hypothesis, a été exploité non sans rester imparfait, car nous l’adaptions. à mesure que les thématiques du livre et l’architecture d’annotation se dessinaient. Néanmoins, à bien y réfléchir, cette harmonisation difficile des deux régimes de conversation (nécessaire au moins pour l’efficacité du webinaire), s’explique moins par la fréquence asynchrone de l’annotation que par la nature hétérogène de son contenu. En effet, les centaines d’annotations produites déplient des formes très variées du discours et de la discussion scientifiques en SHS, dont je propose ici une typologie simplifiée:

  • le jeu de question / réponse (demande d’élucidation / éclaircissement)
  • l’allusion brève, l’association d’idées, le « lien faible » (Mellet 2020), dans la mesure surtout où l’espace d’annotation est très libre, et reproduit les contingences d’une conversation à bâton rompus.
  • la référence bibliographique, commentée ou non
  • La glose savante, plus ou moins digressive et plus ou moins développée
  • La note critique entièrement rédigée (dans un format prototype en vue de l’édition critique définitive)
  • La citation et l’archivage de gloses antérieures et publiées du texte de Ledoux, puisées dans l’historiographie critique sur Ledoux. Le client d’annotation a ainsi servi à recenser et ventiler l’ensemble des développements critiques de Daniel Rabreau sur le livre de Ledoux. Extraites de sa monographie (Rabreau 2000), et accrochées aux segments respectifs du texte, ces gloses historiographiques sont un outil de travail important à ce stade, et qui exploite ce qu’on pourrait appeler les potentiels anthologiques ou de sermocination du client d’annotation.

On retrouverait facilement, parmi ces modalités hétérogènes, les trois grandes fonctions de l’annotation souvent théorisées (Kalir et Garcia 2019) : fournir de l’information ; partager des commentaires ; susciter la discussion. À quoi on pourrait ajouter, dans le dispositif spécifique du projet : archiver une conversation orale sur le texte. En effet, au moyen de la création d’un compte collectif « LedouxEquipe », dont les annotations sont des transcriptions des échanges oraux du webinaire, accrochées aux passages correspondant du texte, la conversation vivante et orale est archivée dans le flux de commentaires. Cette dimension supplémentaire, de transcription, dans l’usage du client, achève de superposer le flux des échanges oraux (par ailleurs captés en vidéo) avec le flux d’annotations numériques, résolvant ainsi cette hybridité conversationnelle que nous évoquions. Les deux conversations se nourrissent réciproquement et finissent par se rejoindre dans une même dynamique numérique.

Des annotations aux notes

Ce flux d’annotations délibérément hétérogène, fragmentaire et contingent – à l’image d’une conversation à bâtons rompus, avec toute sa richesse et toutes ses vicissitudes – ne constitue qu’une étape vers la rédaction d’un appareil scientifique de notes, dont nous sommes en train d’établir, à ce stade du projet, les partis éditoriaux définitifs. Nous distinguons donc, pour les besoins du projet, les annotations (phase 1) des notes (phase 2). Les premières relèvent d’une pure dynamique sociale et conversationnelle, les secondes produisent un savoir nécessairement fixé et structuré. Les premières sont pleinement collaboratives, les secondes seront rédigées par le noyau resserré des porteurs du projet. La question éditoriale majeure qui se pose alors à nous, n’est donc pas tant de savoir comment directement documentariser et formaliser le flux conversationnel d’annotations (qui n’a pas vocation à être éditorialisé en l’état) mais bien plutôt comment transformer un flux d’annotations (appréhendé comme un matériau heuristique) en un appareil discursif structuré de notes. Un appareil lui-même dédoublé, dans la mesure où l’édition numérique (dont les gloses pourront être riches et fournies) s’accompagne d’une édition papier de l’ouvrage de Ledoux, financée par la Saline d’Arc-et-Senans, à destination d’un public plus large. Les contraintes éditoriales de cette édition demandent un régime de notes à la fois élémentaire et relativement réduit. Tout le travail de l’équipe resserrée des éditeurs, va donc consister, dans les prochains mois, à exploiter et reconfigurer le flux des commentaires collaboratifs d’Hypothesis. Ce travail de sélection, de synthèse, de réorganisation, a été préparé dès la phase 1 par plusieurs tentatives de mises en forme thématique des annotations au moyen de systèmes de tags filtrant. Le caractère encore imparfait et souvent rectifié de ces premières tentatives pour architecturer les niveaux d’annotations pendant la phase de conversation, témoigne, au-delà de la complexité du texte, de cette profonde hétérogénéité entre deux moments de ce travail : le moment heuristique (porté par la dynamique d’annotation et de discussion du webminaire); le moment synthétique où s’élabore le discours critique structuré. Pour le dire en termes derridiens, qui désignent ainsi deux régimes épistémologiques incompatibles : la genèse et la structure (Derrida 1967)

Dès lors, si cette solution de continuité entre la dynamique de l’annotation et l’appareil de notes qui s’en dégagera, laisse peut-être le projet Ledoux au seuil d’expérimentations plus poussées, qui explorent les possibilités d’intégration des dynamiques sociales des régimes d’écritures numériques avec le régime documentaire de l’édition scientifique (Merzeau 2013 et Sauret 2020), nous n’avons pas à le regretter. D’abord parce que l’objectif initial d’une édition numérique critique de l’ouvrage de Ledoux, qui plus est adossée à une édition papier, maintient l’ensemble du projet dans l’orbite de formats académiques relativement traditionnels, qui n’empêchent pas d’exploiter toutes les potentialités du numérique notamment pour l’exposition des images (dont on n’a pas parlé ici) et leur articulation au texte. Et aussi, parce que le temps forcément compté, (a fortiori pour des chercheurs engagés bénévolement en plus de leurs autres activités), l’expérience encore réduite de l’équipe en matière d’Humanités numériques, ne nous permettaient pas d’envisager des perspectives d’éditorialisation qui auraient intégré plus avant les potentiels collaboratifs, voire participatifs de l’annotation numérique.

Conclusion: la patrimonialisation, du visiteur au lecteur

Pour conclure, nous souhaiterions revenir brièvement sur les enjeux de ce dispositif de recherche collaborative autour d’un texte numérisé, quant à la dynamique de patrimonialisation de l’oeuvre de Ledoux dans laquelle le projet est engagé. Puisqu’il s’agit ici d’architecture, qu’on nous permette de situer notre travail collectif d’élucidation et d’interprétation du texte de Ledoux, au moyen d’une analogie avec les premiers antiquaires, dont Françoise Choay (Choay, 1996) a rappelé comment ils ont participé, entre la Renaissance et les Lumières, à la lente constitution de la notion de monument historique - et donc de patrimoine moderne. En effet, si c’est bien « l’exactitude de la représentation des édifices étudiés" (par les relevés, les mesures, les études…) qui a contribué, dans la première modernité, à “l’achèvement du concept de monument historique”, en instaurant cette distance critique et scientifique indispensable à la patrimonialisation, alors, cette lecture et dicussion collectives pour l’élucidation et l’interprétation de l’Architecture…, son appropriation scientifique par un groupe de chercheurs, pourraient bien s’apparenter à ce travail de lecteur-antiquaire, suffisamment rigoureux et solide, pour permettre, à la suite des grandes contributions antérieures5, et au terme du procès d’édition, la constitution de l’ouvrage en objet patrimonial littéraire. Nous visitons déjà depuis des années les monuments qui nous restent de l’architecte (à commencer par la Saline Royale d’Arc-et-Senans qui accueille 120 000 visiteurs par an). Notre visite est rendue possible, balisée, orientée, par les connaissances que les travaux des historiens d’art ont mises au jour, et les muséographies intégrées à leurs dispositifs. Ce que notre projet rendra à son tour possible, c’est la visite du texte, l’exploration des images, la promenade du chercheur et du public à travers le livre. Nos annotations (au sein du groupe actuel de chercheurs), puis les notes (destinées à tous les publics), sont autant de balises, de repères (historiques, contextuels, lexicaux, culturels…) indispensables à une visite-lecture éclairée, sinon savante, de ce monument littéraire. Un monument tout à la fois numérique et de papier.

Car l’inscription du projet Labex-Ledoux dans un réseau de partenariat muséal (La Saline d’Arc et Senans - musée Ledoux) et bibliothécaire (la bibliothèque du Musée des Arts décoratifs) contribue à une articulation fructueuse et réciproque entre patriominialisation numérique et patrimonialisation du livre matériel. D’un côté, l’intégration progressive et évolutive du travail d’annotation aux dispositifs muséographiques de la Saline (une table tactile permettant la découverte conjointe de la vie, de l’oeuvre et du livre de Ledoux, le visiteur pouvant feuilleter ce dernier), permet d’introduire conjointement le visiteur au patrimoine architectural et au texte, dans une “scénographie numérique” (Deramond, de Bideran, Fraysse, 2020) qui propose une double entrée sur le bâti et le livre, d’ailleurs fortement reliés ensemble par le medium de la gravure. Mais plus encore, pour la seule question du livre, la dynamique de la numérisation et de l’édition critique collaborative, contribue, en retour ou en parallèle, à valoriser le livre de Ledoux dans sa matérialité, comme objet. Ainsi, dans son musée Ledoux, la Saline d’Arc-et-Senans expose désormais, dans une vitrine, en regard de la table tactile, l’exemplaire de l’édition originale de 1804 qu’elle possède, et qui dormait jusqu’à présent, non sans se déteriorer, aux archives départementales du Jura. Ainsi encore, la bibliothèque des Arts décoratifs a mis, à plusieurs reprises, son exemplaire de L’Architecture… en valeur à l’occasion, notamment, d’une exposition organisée par Laure Haberschill6. Enfin, la parution au printemps 2023 (avant même la mise à disposition du site) d’une édition papier de l’Architecture… aux éditions du Patrimoine, financée et commandée par la Saline, introduite et annotée à partir des premiers travaux de l’équipe, est le meilleur exemple de cette émulation vertueuse de la patrimonialisation, à l’équilibre entre le numérique et l’objet-livre.

Bibliographie 

Chartier, Roger, 2014. « Crise de l’édition en sciences sociales et publication numérique ». EHESS: Direction de l’Image et de l’Audiovisuel de l’EHESS.

Derrida, Jacques. 1967. L’écriture et la différence, Paris, Seuil.

Kalir, R., & Garcia, A. 2019. Chapter 4. In Annotation. Retrieved from https://mitpressonpubpub.mitpress.mit.edu/pub/iy18elkf

Mellet, Margot. 2020. « Penser le palimpseste numérique. Le projet d’édition numérique collaborative de l’Anthologie palatine ». Captures : Figures, théories et pratiques de l’imaginaire 5 (1). https://doi.org/10.7202/1073479ar.

Merzeau, Louise. 2013. « Éditorialisation collaborative d’un événement ». Communication et organisation, n 43 (juin) :105‐22. https: //doi.org/10.4000/communicationorganisation.4158.

Rabreau, Daniel. Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) (2000), Bordeaux: Librairie de l’architecture et de la ville.

Sauret, Nicolas. 2020. « De la revue au collectif : la conversation comme disposi- tif d’éditorialisation des communautés savantes en lettres et sciences humaines ». Thèse de doctorat, Université de Nanterre - Paris X; Université de Montréal. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-03267857.

Zacklad, Manuel. 2004. « Processus de documentarisation dans les Documents pour l’Action (DopA) : statut des annotations et technologies de la coopération associées (nouvelle version corrigée) ». Le numérique : Impact sur le cycle de vie du document pour une analyse interdisciplinaire, Oct 2004, Montreal, Canada. https://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00001072/document


  1. Thèse de doctorat en cours, sous la direction de Marianne Cojannot-Leblanc, Université Paris-Nanterre, LabEx Les Passés dans le présent, HAR EA4414, ED 395.

  2. Porté, au sein de l’université de Nanterre, dans le cadre du Labex Les Passés dans le Présent (2020-2023) et l’université Paris-Lumière, le projet Ledoux implique les laboratoires HAR (H-Mod), EA4414 et CSLF, EA1586 (axes Litt&phi et Littérature et Architecture-ILAM); l’Établissement public de coopération culturelle de la Saline royale d’Arc-et-Senans (Conseil départemental du Doubs); la Bibliothèque des arts décoratifs.

  3. L’équipe réunie autour du projet Ledoux comprend: Jacques Carré (Université Paris-Sorbonne), Emmanuel Chateau-Dutier (université de Montréal), Christina Contandriopoulos (UQUAM, Montréal), Colas Duflo (université Paris Nanterre), Vicenzo De Santis (Universita degli studi di Salerno), Christopher Drew Armstrong (Université de Pittsburgh), Audrey Faulot (université Paris Nanterre), Séverine Guillet (université Paris Nanterre), Laure Haberschill (Bibliothèque des Arts décoratifs), Paul Holmquist (Louisiana State University), Hugues Marchal (université de Bâle), Dominique Massounie (université Paris Nanterre), Fabrice Moulin (université Paris Nanterre), Hélène Parent (université Paris Nanterre), Elise Pavy-Guibert (université de Bordeaux - Montaigne), Marie-Luce Pujalte-Fraysse (université de Poitiers), Gilles Polizzi (université de Haute Alsace), Isabelle Sallé (Saline Royale d’Arc-et-Senans), Arnaud Skornicki (université de Paris Nanterre)

  4. A ce titre, le projet Ledoux se rapproche, toutes choses égales par ailleurs, d’un projet comme The Frankenbook (A collaborative experiment with Mary Shelley’s classic novel) avec cette différence, entre autres, que l’édition numérique de L’architecture… porte aussi l’enjeu de sa visibilité, de sa large accessibilité – ce qui n’est plus un enjeu, évidemment, pour le Frankenstein de Shelley! https://www.frankenbook.org

  5. Voir notamment Rabreau, 2001; Gallet, 1980; Vidler, 1990

  6. « L’ARCHITECTURE » DE CLAUDE-NICOLAS LEDOUX : UN MONUMENT PARMI LES TRAITÉS D’ARCHITECTURE, Bibliothèque des Arts Décoratifs,du 1er septembre au 15 novembre 2021. https://madparis.fr/L-architecture-de-Claude-Nicolas-Ledoux-un-monument-parmi-les-traites-d